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Italia mia, Sicilia mia

Le voyage d’Italie

samedi 15 septembre 2007, par Orénok A. B.

Un carnet de voyage en forme de journal intime, ou plutôt journal en forme de carnet de voyage poétique. Un carnet de voyage, journal, resté presque brut, inchangé depuis son écriture au jour le jour en Italie. Un voyage qui aura duré 22 jours. Trois semaines. Pour voir l’Italie. La descendre, la chevaucher, l’aimer, valser avec elle, un gros sac sur le dos, de la blanche Venise à la belle Assise, des rues vieilles de Naples aux laves brûlantes du Stromboli, puis de la Sicile aux îles éoliennes, Alicudi, Alicudi, Alicudi. Dire merci au Nero d’Avola, aux arancioni et granite. Quelques extraits.

(...)

Assise, 2/08/07
J’y suis arrivée hier, émerveillée. Le train n’arrive pas dans la ville même, elle est quelque peu hors temps, éloignée du temps et de la civilisation. La paix même.
J’ai marché une petite heure, je crois, le sac sur mon dos, avant de rejoindre l’auberge de jeunesse, au pied de la ville.
Un homme sur le chemin m’a indiqué la route à prendre.
Une sacrée route : droite, dritto dritto, e poi la salita .
Oui, Assise, ça monte, Assise est accrochée à la montagne comme un cœur au ciel.

(...)

Direction Naples, après Rome, après Latina
Le train suit la route des montagnes roussies, montagnes cramées par le soleil, brûlées par le feu, parfois.
J’aime ce pays de chaleur et de soleil – d’étouffement, presque.
Cela n’a cependant rien à voir avec cet étouffement de la France, du quotidien, du tous-les-jours.
J’aime cette Italie de pauvreté et de sueur, de foi et de religion, de superstitions et de peurs. Cette Italie de la famille omniprésente et omnipotente, presque.
(...)
Naples, après plus de six heures de voyage, je me retrouve dans tes entrailles, vivante au noir, au gris, dans le sombre, d’une vie nocturne qui m’attire autant qu’elle m’effraie.
Naples, comme le nom d’une ville à l’histoire écrite à la craie puis à demi-effacée par un chiffon humide, sale. Naples, ville à la pauvreté prévenante, là où rien ne coûte, mais grande ville du Sud aussi, dont le cœur bat à un autre rythme, un autre air que Assise.
Ville-ville, à l’opposé pour moi de cette Ville de ruralité et de paix qu’a été pour moi, deux jours durant, Assise.
Naples-Assise.
Comme aux antipodes l’une de l’autre, mais se répondant par leurs différences.
Villes d’un même pays, d’une même culture, celle du « tu », celle de la parole vivante, de la famille toute puissante.
Naples, ville qui tient en elle, presque, toute l’Italie, toute la botte en son ventre, quartiers reliés les uns aux autres par de vaines artères embouteillées, des bus en retard, des trams qui ne roulent pas, et des plans de transports urbains illisibles même au Napolitain.
Naples, ville du non-sens, de la non-raison, de l’outrance et de la mostration , du spectacle à l’italienne, ville de toi, quoi, qui comme rumine et gronde en moi, qui rumine et ronfle autour de moi, m’encerclant, m’entourant, et me faisant devenir partie intégrante du Toi.

(...)

Golfe de Naples, le 7 août au soir
Il n’est pas dicible de dire à quel point sur cette nave je ressens ma propre solitude, ma propre vacuité vide. Seule au monde.
Il y a en face de moi, au fond, le Vésuve.
Ecrasé par une nuit grise qui s’enfonce vers le sol, contre les maisons et leurs petits points de lumière.
Rayons de vies humaines du golfe qui jouit de Naples à Sorrente. Jamais plus je ne verrai cela, et pourtant tout cela m’est tellement égal. Là où je vais, il n’y a plus de vie, il n’y en a jamais eu.
La vie est si finement insaisissable, intouchable, inimaginée au monde. in-née.
Les îles, le Stromboli, Messine : tout cela n’est encore que mots-mots. Lumières éteintes qui demeureront à jamais enfouies dans mon souvenir mort.
Quel but à ce voyage ?
A quoi cela sert de voir, si ce n’est trouver les mots, trouver d’autres mots pour re-dire, encore, la même chose ?
Toujours, la même chose.
Toujours les mêmes paroles.
Qui sortent du ventre du monde.
Et retournent si incertainement mais si sûrement à leur état premier de poussière ?
Paroles-poussières qu’il me faudra à jamais chercher, car je ne suis née bonne qu’à cela, chercher, mais que jamais l’homme ne trouve, puisque tout lui est interdit, fermé par le clos portail de la mort.
Chercher, donc. Sans le moindre espoir de trouver. Oui. Mais chercher, oui, chercher toujours, malgré tout car telle est la condition de l’homme.
Chercher, chercheur.
Chercheur de pépites d’or dans la boue douce et chaude du monde.
Chercheur de pépites dans une boue noire.
Et toucher la boue est bon, oui, comme un bain thermal au Vulcano.
Toucher la boue. Sentir la terre humide sur ses mains. Inlassablement, inlassablement, se repaître de ce plaisir initial de la terre. Pourquoi elle a été faite, et ce qui l’a faite, l’eau.
Ce doux bruit du navire qui fend l’écume, la mer, la mer, la méditerranée, la mer de la terre du milieu ou de la moyenne terre, je ne sais.
Se repaître de tout cela car il n’y a que cela au fond, la jouissance de ce qui nous a été donné, le monde, et de notre condition, oui, aussi frustrante soit-elle, de chercheur.
Chercheur dans le monde,
chercheur de vie,
Vie.
La solitude de ce voyage incohérent et illogique m’est tout cela, pour moi.
Toute cette boue et cette terre.
Que je trouve en moi, mêlée à l’âcre odeur de la mer qui m’encercle, m’entoure, m’empêche d’être.

(...)

L’histoire de la bugia.
Faux ami en Italien, la bugia, c’est le mensonge.
Un beau mot, je pourrais presque croire qu’il est illuminé, leur mensonge, ici. Un mensonge, c’est comme un amour : ça fait presque partie de la vie, ça ne se refuse pas mais éventuellement – en tout cas le plus souvent – ça se confesse devant le prêtre.

(...)

14/08, Alicudi
Le sublime.
J’y suis enfin arrivée. Dernier jour de transhumance, les bêtes rentrent au port demain.
Alicudi. Un nom qui tient dans le creux de ma main, un nom qui se dit d’une fois, se boit d’une traite. Un nom comme cela, Dieu en a inventé si peu. Alicudi. Les ailes du ciel. La fin de mon voyage. L’éternel enfin, au creux de la main, qui peut à tout moment, à tout instant, partir. Terre aride et sèche, transpirant sous la sueur des hommes, des ânes et des chevaux. Une terre inhospitalière pour l’homme, oui. Le Guide du Routard avait raison. Ô combien. Et pourtant, la nature est ici si gracieuse, si propre à donner d’elle, à partager. L’olivier. La mer bleue, au loin, partout, les pentes en à-pic à moitié cultivées en terrasses, l’eau de mer, encore, transparente, dans les criques isolées, inaccessibles sauf à celui qui a tracé le chemin, construit ici, et s’est accommodé au sirocco, aux escaliers à flanc de montagne et fleur de soleil.
Alicudi. Paradis des rêveurs, désert si lointain, et pourtant si là, si présent. Fugace.
Alicudi est comme une seconde écoulée en un siècle. Un instant fugace et éternel, un isolement de tout. Au loin, sa voisine, sa grande aînée : Filicudi. Plus grande, plus accueillante, plus humaine. Je la fuis ici. Ici je viens chercher la sérénité du vent dans les feuilles des arbres, des lézards zigzagant au travers des pierres de roche volcanique, branlantes, qui servent de chemin, sentier muletier, dit-on. Ici je viens me repaître de rien, me rendre à moi. A la mer. Au lointain. Aux oiseaux, à ce papillon blanc qui m’a devancée sur la route il y a quelques dizaines de minutes. Alicudi. Vague sentier sur les chemins de Dieu.
Je t’aime, je t’adore, je t’idole.
J’aime sortir de toi, entrer en toi, comme l’écume sur la côte.
J’aime être là, m’endormir là, rêver là.
J’aime cela.
Je jouis.

(...)

Je suis montée sur le pont, suis redescendue après trois minutes : peur certainement, en arrivant à Reggio Calabria, de rater mon train parmi la multiplicité de ceux montés à bord ? Il aurait été bête de laisser mes affaires dans ce train et de rester à la pointe Sud de la botte… Je suis donc remontée à bord de mon train, pour une séance photo avec mes deux compagnons de voyage, africains, vivant en Italie. Entre italien et anglais, je communique donc sur le chemin de la France. Un chemin étrange, bizarre, déroutant, et encore long, à venir. Le chemin de moi, de ma psychanalyse, qui m’attend encore, et de mon futur vide et plein à la fois, comme une fleur à naître, une fleur à vivre, un parfum à respirer : profiter encore des petites choses de la vie, comme une leçon d’être et de bonheur professée par un Saint, Saint-François, d’Assise.

(...)

Documents joints

  • Italia mia, Sicilia mia (PDF – 929.4 ko)

    Le texte intégral de ce carnet de voyage en forme de journal intime, une centaine de pages.

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