Accueil du site > Ecritures > Mes 3 minutes de slam > Lettre à ma Maman

Lettre à ma Maman

dimanche 30 mars 2008, par Orénok A. B.

« Maman ». Jamais dit. Depuis longtemps. « Maman ». Longue histoire. Texte long. Pour la journée de la femme. Des femmes. 2008... Et puis s’en vont. Et puis s’en va. Souvenir.


Lettre à ma Maman

Pour une fois, j’avais envie de parler de moi directement
Sans métaphore allégorie, peut-être parce que c’est simplement
Ton jour à toi Maman, de femme-mère de femme-morte.
Je me souviens.
Tu étais mère, tu étais femme.
Façonnée pour les hommes, rieuse et souriante.
Tu étais femme, quand j’avais 10 ans.
Je ne sais plus si c’est à 9 ou 10 ans, que j’ai entendu ce mot-ci pour la première fois.
Je me souviens du long couloir, le pas d’la porte, des mois d’hiver, question de ski ou je n’sais pas.
Les souvenirs ont mariné, des années dans ma tête à penser sans parler, des maux sans mots.
Il y avait aussi cette table, où tout le monde je crois était assis, dans la cuisine qu’on refaisait,
Dans mon esprit ça faisait genre conseil de famille, on parle entre grandes personnes, verdict hallucinant,
Et moi dans ma petite tête de 10 ans, cela n’arrive pas qu’aux autres.
Je voyais les informations, journal de 20 h, et je savais que c’était grave, on en parlait à la télé.
C’était un mot pourtant, une expression juste : une antithèse à cette vie de foutaises.
Cancer.
Du sein.
Le verdict était grave, la sentence parfaite, on pourrait rejouer la scène, presque.
Le verdict était grave, la condamnation, le juge et la chimio, sans appel.
J’entendais des mots nés, venus d’un nouveau monde, extorqués à la vie par la mort, bribes de discussions d’adultes qui parvenaient à mes oreilles de gamine.
J’entendais
J’entendais
J’entendais
J’entendais
Je devenais sourde
et muette.
Est-ce pour cela que tu as décidé de partir bien avant ta mort chez ta mère mourir ?
Mamie Monique
Mamie Monique
Mamie Monique
Cela résonne à mon oreille, ma grand-mère immortelle.
Je ne comprenais pas.
Y’aurait fallu qu’on m’explique, à Moi.
à Moi
De quoi il retournait – tout cela.

Septembre 1992 : je rentrais en sixième, j’étais une grande.
J’étais une grande.
Combien de mois cela faisait-il déjà que tu étais malade ?
Pourquoi ai-je oublié les dates, les heures, les années, ces moments-clefs de mon existence ?
Je me demandais, je te demandais, à moitié innocente : c’est quand que tu seras guérie ?
Cela n’en finissait pas. D’hôpital en hôpital, tu as même été à Paris.
Il faut croire que ton cas, que mon cas était désespéré, je n’avais plus l’espoir.
Etait-ce cette image ? Cette image parmi les mille qui se bousculent dans ma tête ?
Cette ambulance qui t’emmenait pour tes séances de torture ?
Ce foulard sur ta tête dont j’avais honte ?
Cette perruque pour les vacances d’été ?
Tes seins coupés, karchérisés par des médecins incapables ?
Tes seins coupés.
Etais-tu encore vraiment ma mère, ma maman, ma femme, la femme de ma vie ?
Celle qui avait aimé ?
Celle qui avait joui ?
Celle dont j’étais née par la jouissance ?
Tu t’es laissée mourir
Tu t’es laissée mourir
Tu t’es laissée mourir
Pourquoi Papa alors serait-il venu me voir un dimanche 2 mai au soir, pour me dire : tu sais Maman peut mourir.
Ne le savais-je pas déjà ?
Peut mourir
Peut mourir
Peut mourir
J’entendais pour la première fois des mots sur ça pour moi.
Sans les avoir demandés, je les avais toujours réclamés.
La peur au ventre j’allais au collège.
3 mai 93 j’en suis rentrée plus tôt, trop tard pour te dire au revoir.
Est morte.

On t’a calciné la tête, brûlé les cheveux, tuée à petit feu.
On t’a
On t’a
On t’a pris ce qui de toi faisait la femme, la mère, tes doux et sûrs appâts sucrés.
J’avais 10 ans ¾ ou 11 ¼ qu’importe
J’étais rentrée sans frapper à ta porte
Ou alors j’avais frappé, pas attendu assez, tu attendais le médecin
Quand je suis rentrée, je n’ai vu que ces deux seins coupés.
Coupés.
Coupés.
Coup’
Coup’
Coup’
Voilà ce qu’on fait à ceux qui aiment trop
Et ce que veut dire pour moi ce mot
Cancro
Comme un truc qui te colle à la peau
Dont tu ne pourras plus te défaire
Un gène une histoire, une simple histoire de gène
Tu étais femme Maman, femme Maman, femme
Et on t’a pris les seins
Et bien avant toi Mamie avait été malade
Mais elle trône aujourd’hui en reine de la belote, après m’avoir regardée grandir
Mamie la Monique la forte, deux cancers et vas-y que je te monte sur des tabourets quand je ne tiens plus bien debout, mais je suis forte moi, la rescapée, l’échappée belle
Née en 30 avec du désir de l’envie, faut croire, un amour de la vie faut croire
Tu étais femme Maman, femme, et avant toi ta mère
Et avant ta mère, la mère de ta mère
Tous sauf une, décédés du cancer
Dé-cé-dés
Dé-cé-dés
Dé-cé-dés
Encore un de ces mots qui ne veulent rien dire et qui ne diront rien…
Avant toi cependant, ta tante, décédée elle aussi du cancro del seno
Avant toi ta tante
Après toi moi moi moi
La journée de la femme est celle qui résonne en moi, en toi, en vous :
Comprendre quelle est cette bactérie de gène muté BRCA1 ou BRCA2 qui fait que tu as 80 % de chances d’avoir le cancer, du sein et/ou de l’ovaire, et pas loin de 40 % avant 50 ans
Tu n’avais pas 39 ans quand tu es morte, partie seins coupés, on t’avais mis ce soutien gorge rembourré, que tu mettais depuis des mois déjà, Galerie La Fayette à Reims, je n’me souviens que d’ça.
Avant de te tuer, on t’avait pris ta féminité.
Mais alors pourquoi bon dieu de bon dieu
Pourquoi bon sang de bon soir, ne connaît-on pas encore le remède à ce désespoir ?

On dit d’ailleurs encore, comme à l’époque en 92, 80 % de guérison.
On parle pas des 20 autres.
Parties sans rien dire, sans mot dire, putain de statistique….

Depuis quelques années aujourd’hui, des tests génétiques peuvent être proposés aux femmes concernées par un risque familial du cancer du sein et/ou de l’ovaire. Après constitution d’un dossier et d’un arbre généalogique médical, une commission propose ou non ce test. Il ne peut se faire que sur des personnes ayant déjà développé un cancer, et les résultats ne sont pas connus avant plusieurs mois, à une année.
Il semblerait également qu’il faille indiquer les résultats de ce test dans le cas de toute demande d’assurance de prêt……. Parce qu’en France comme ailleurs, ne peuvent s’assurer que les personnes ne présentant aucun risque médical.



(Orénok A.B. 1/03/2008)


Mes sons via xspf

Vous devez installer le module flash correspondant à votre navigateur pour voir ce contenu.

Documents joints

  • Lettre à ma maman / Slam (MP3 – 2.7 Mo)

    Lettre à ma maman / Slam --- Ça, c’est la version enregistrée 3 minutes.... car le texte initial (ci-dessus) est bien plus long....

Répondre à cet article

|    Précédent     |    Suivant