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Lettre à Appolinaire, Tahure, 1914

samedi 6 septembre 2014, par Orénok A. B.

Lettre à Appolinaire
Tahure, 1914
Depuis le ciel et les obus ployant sur les têtes

Je danse à travers les nuages
J’enrage j’enrage et puis je pense
Je file vers d’autres hémisphères
J’enfile des poèmes à l’envers

Je suis comme une lumière éteinte
Un feu d’artifice sans teinte
Je suis comme une étoile perdue
Un arc dans un ciel qu’a trop bu

Je bois au calice de la vie
J’écris envers et poésie
Mais c’la n’est rien encore
Pas plus que dire, pas plus qu’la mort

Je suis amoureuse d’un mal
Qui n’abîmerai que moi
Comme dans un carnaval
On se choisit un roi

Le mien est soldat de travers
Trou rouge vers d’autres univers
Côté droit de la nuit
Je luis dans toutes tes nuits

Comme un trou de verdure
Où chanterait une rivière
Comme le front de Tahure
Sous un ciel de poussière

Comme un ballot de paille
Qui s’enflamme au soleil
Et ploie sous la bataille
Quand tes vers me réveillent

Je suis comme une flèche égarée
Je plane au-dessus d’ton champ de blé
J’explose dans ton ciel assouvie
Orgasme de mes couleurs jouies

Je suis comme un obus d’hier
J’exploite tes mots et ta matière
Je tranche ton poème saccadé
Tu tranches et tu cries ta beauté

Je suis comme au-dessus de toi
Je plane dans ce ciel d’effroi
Patientant sur ta tête
Je suis comme poète

Poète délivrée
Mes mots m’explosent à toi
Hypnose nos corps enlacés
Embarbelés d’émois

Dans la froidure glacée
De l’église à Tahure
Mes mots se trouvent gercés
Et ta voix se murmure

Dans la musique qui troue
Mes tympans et mon cœur
Je n’entends plus que Lou
A qui t’écris ta peur

Et dans ma tête d’obus
Je récite des vers
Ceux de Rimbaud t’as vu
Comme une lointaine prière

J’écris, j’écris Appolinaire

Dans la courbure des cieux
De nouvelles couleurs
Pour égayer tes yeux
Et enchanter ta peur

J’écris, j’écris Appolinaire

Mille nouvelles lignes
Dans l’échancrure d’la Terre
Comme un poème qu’on signe
Et puis que l’on enterre

J’écris, j’écris Appolinaire

Depuis la plate Champagne
Où cette Histoire affleure
De la grande campagne
De 14 et de peur

J’écris, j’écris Appolinaire

Et dans ces champs de blé
Dans ces forêts de pins
Chaque obus a posé
Une poésie d’étain
J’écris, j’écris Appolinaire

Pour tous les poètes un peu fous
Qui sous un ciel de plomb
Ont écrit en chanson
Leur amour à leur Lou

Je danse à travers les nuages
J’enrage j’enrage et puis je pense

Comme une blessure d’amour
Une blessure de guerre
Au cœur d’un troubadour
Un trou comme un cratère

Je file vers d’autres hémisphères
J’enfile des poèmes à l’envers

Comme un collier de fleurs
Un collier funéraire
D’ambre et d’agate en pleurs
Auprès du cimetière

Américain hier
Ou bien syrien demain
Si rien ne change sur Terre
J’en tracerai le chemin

A m’en casser la voix
A m’en couper la tête
Jusqu’à devenir toi
Parce que tu fus poète

Et que tu combattis
Dans ces champs où je cours
Et que tu y écris
Mille lettres d’amour


Orénok A.B.
Mai-juin 2014



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