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Les sans-noms

dimanche 4 avril 2010, par Orénok A. B.

Un texte aux sans-noms, parce que seul le nom donne existence, parce que seul le nom inclut, que son absence exclut, et que, sans nom, que peut-il bien rester de nous - sinon l’équilibre fragile de l’homme à la vie et de l’homme à la terre ?


Les sans-noms

Quand le cri des hiboux déchirera nos forêts de chimères, quand le poids de nos poings transpercera nos feuilles de papier, quand le goût de l’éternelle ivraie délivrera nos être de chair, quand les genoux des hommes se mettront en chemin, quand les sentiers de la terre se mueront en ruisseau, quand des ruisseaux de pluie caresseront nos corps, quand nos corps charnels irradieront le plus, quand le moins de vos pieds avancera sans rien, quand vos rien en merci se changeront d’un coup, quand vous croiserez sur le bords des chemins non plus une fleur, un mendiant ou un sans-, mais une rose, une herbe ou un sourire, quand sur l’écran télé les visages gagneront à être enfin nommés, quand celui que vous êtes obtiendra un prénom, quand pour tous les passants, les croisés, les voisins vous gagnerez un blaze, quand vous serez nommé et quand les anonymes souffriront d’être aimés, quand sous un pseudonyme vous gagnerez vos lettres, quand la noblesse de robe égalera l’épée, quand vous serez connu, qu’on vous mettra en case, quand vous ne serez plus qu’un nom sans contenu, quand vous aurez perdu l’ecchymose du nom et qu’aux prés vous brouterez en vache réincarné, quand vous ressortirez des librairies en très bel invendu et en bel inconnu, quand vous brûlerez dans des autodafés de joie, quand vous ne serez plus qu’un visage dans face, qu’une expression sans rien, un sans papier sans toit, un enfant utérin, un être abandonné, (né sous X), une fille dans la Chine des années 80, quand vous aurez perdu le privilège du nom, et que vous serez libre de n’être plus nommé, quand vous serez enfin affamé et sans rien et que de la noblesse vous deviendrez le peuple, quand vous regarderez chacun de vos voisins, des croisés, des passants comme autant de semblables, quand vous direz bonjour au voisin du dessous, et que la voisine du dessus vous répondra madame, quand vous serez monsieur, mademoiselle ou ma belle, plus rien qu’un être humain, comme 6 milliards d’autres, quand vous aurez perdu l’ecchymose du nom, et que pour écrire les sans papier gommeront vos ratures, la belle signature et la marque de fabrique : français, anglais, chinois ou bien malien, quand vous ne serez plus qu’un être sans étiquette, un produit invendu, un stock ou un surplus, quand vous ne serez plus qu’un passant dans la rue, un sans nom va nu-pieds, un croisé, un voisin, quand vous ne serez plus que ELLE, MOI ou LUI,
quand vous aurez perdu ce nom qui vous seyait si bien,
alors je me tairai et je déchirerai mes papiers, et d’un poing bien tendu, je crèverai ma feuille, et dans les forêts de chimères, retentira un cri, celui du hibou, et sur les sentiers de la terre, j’entendrai une rumeur, celle des pieds des hommes, qui mus par leurs genoux, avancent bien en somme, vers un même inconnu.

A tous les sans-noms, de cœur, d’esprit ou d’état-civil

Orénok A.B.
Mars-Avril 2010

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