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Le mariage blanc

jeudi 10 janvier 2013, par Orénok A. B.

Le mariage blanc

J’ai entrepris un mariage blanc
Un mariage entre moi et l’Christ
J’ai entrepris à mes seize ans
D’être de joie dans ce monde triste

J’avais pourtant mille prétendants
Qui chaque année à ma fenêtre
Une belle branche de lilas blanc
Accrochaient avec une lettre

Y’avait le fils de l’épicier
Et son copain le charpentier
Y’avait même pas que des idiots
Mais moi j’en avais qu’pour l’crédo

J’avais pourtant une dot en or
Qui m’assurait un mariage gai
Un fiancé pas trop mauvais
Et les louis d’son grand-père mort

Mais je rêvais de chapelets
Et d’innocence qui coulerait
Comme Saint François je m’en irais
Viv’ de labeur dans le vent frais

Au désespoir de mon cher père
Je me fis mettre la robe blanche
L’aube avait un certain mystère
Que je cachais dessous ma hanche

Je fis mes vœux à la Noël
Dans la campagne blanchie de gel
Et n’eus alors plus jamais d’yeux
Que pour sonner les cloches aux cieux

J’avais choisi le grand silence
Ne plus parler, jusqu’à la fin
La règle n’a pas d’importance
Si c’est aimer jusqu’au matin

Et dès que sonnaient les matines
Ce sont les cloches qui me portaient
Ou au tissage ou aux cuisines
C’est juste pour elles que je restais

J’ai entrepris un mariage blanc
Un mariage entre moi et l’ciel
J’ai entrepris pour mes seize ans
D’être de joie plutôt qu’de fiel

Un jour que Sour Léontine
Etait allée chez l’rebouteux
J’escaladais voir près des cieux
C’ui qui sonnait vêpres et mâtines

C’était mon rêve et ma douleur
Un jeune et beau carillonneur
Mon crédo s’appelait Armand
Il était sourd mais bon vivant

C’était pourtant un souffre-douleur
Celui sur qui on aime médire
Entre copains et bon pécheurs
Sous la grand halle hantée de rires

Et pis même moi j’l’avais moqué
Quand au village chaque samedi
Il s’en allait vendre son gui
Sous la grand halle du marché

C’est là qu’un jour, j’y avais croisé
A mes quinze pas révolus
Son capuchon tout enlevé
Et ses yeux bleux tout ingénus

Et pour lui j’me suis faite nonne
Pour être là, chaque fois qu’il sonne
Ses deux belles cloches bien rouillées
Pour être là, baiser ses pieds

Et sous mon aube teintée de sang
Un soir soudain il me fit femme
Et sachez bien, Messieurs, Mesdames,
Que les sourds font de bons amants

Et qu’ils nous donnent ce peu d’amour
Qu’ils ont reçu pour être né sourds
Et sous ma hanche de lin blanc
Geste aujourd’hui un bel enfant

J’ai entrepris un mariage blanc
Un mariage entre moi et l’sourd
J’ai entrepris à mes seize ans
Un mariage d’amour


Orénok A.B.
Janvier 2013

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