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Eloge funèbre du jeu-vidéo (ou comment ne pas jouer à ni oui ni non)

samedi 12 septembre 2015, par Orénok A. B.

Eloge funèbre du jeu-vidéo sur Sega Master System II
(Ou comment ne pas jouer à ni oui ni non)

Petite, j’aimais pas jouer à ni oui ni non. Non pas que je perdais toujours, mais si. Les si comptent-ils ? Et s’ils ne comptaient pas. J’aimais pas les oui, pas les non, que les si. Par esprit de contradiction. J’étais une contradiction. Pas les si, pas les non que les oui, j’aurais bien aimé que tu dises oui. Ou non. Juste oui, ou juste non, pour juste savoir quand est-ce que le jeu serait terminé. Game over me disait la game boy que j’avais pas, et je continuais malgré les non de mon petit frère à la naissance duquel je n’avais pu que dire oui, de jouer à Sonic sur la Master System II. Aujourd’hui, on en a bien fait du chemin, jusqu’à la Wii. C’est un jeu que je ne comprends pas, il est perdu d’avance puisque oui. Et quand l’autre joueur commence par Wii, alors, pourquoi jouer ? Bref, petite, j’aimais pas les oui pas les non, et aujourd’hui je n’arrive toujours pas à jouer à ce jeu crétin qui est de dire oui ou de dire non. Je suis mi-figue mi-raisin, figure libre de la Normandie des Chouans, parce que dans les choux, en vérité, je ne suis pas née, et que les roses je n’aime pas ça. Je n’aime que les choux : le chou vert, le chou blanc, le chou-brocolis et le chou de ma maman, qui n’est ni plus ni moins qu’un gratin de chou-fleur qui réconcilie dans mon palais mon être oui et mon être non. Bref, en général, dans ma vie, je suis ni oui ni non, et malgré ça, j’arrive toujours pas à jouer à ni oui ni non ou, du moins, à gagner la partie. Je ne sais pas prendre de décision, pas dire oui, pas dire non, je n’arrive pas à réconcilier les choux et les roses, ni même à imaginer dans l’un naissent les mecs, et dans l’autre les filles. Je ne suis d’ailleurs ni plus ni moins qu’une omelette baveuse, reste sidéral et inconsidéré de ce que j’étais quand j’avais le bavoir à mon cou et un petit frère qui braillait dans les bras de ma maman, que moi, je n’avais plus pour moi toute seule, mais qu’il me faudrait désormais partager. Or, partager, pour moi qui suis la fine figure de l’égoïste enfant gâtée du XXe siècle mourant, ça n’a jamais été facile. Je veux tout pour moi toute seule : les si, les non, les oui, les pourquoi pas, les comment ça, les commentaires facebook et les boucle-là j’en ai pas terminé de ton cas. Mon cas ? Parce que je suis un cas ? Mon cas ? Mon en-cas à moi aurait pu être un bout de toi, que j’aurais ingéré par mégarde : un bout de ton bras, grignoté parce qu’à deux ans, je n’aimais que cela : mordre. J’aime mordre. Je kiffe mordre. Les gens, les bouts de pains, les poire au sirop, les orteils de mon cher et tendre, et surtout, les miens. Sauf que je me suis rapidement rendu compte qu’en grandissant, mes doigts de pied s’éloignaient inconsidérablement de ma cavité bucale sans que je n’y puisse rien faire. Depuis, j’ai, grand malheur à moi, arrêté de grandir. Néanmoins, et cela, je ne sais pas pourquoi, j’aime qu’on me dise oui ou qu’on me dise non même si moi, je ne sais pas le dire. Bref, pour jouer à ni oui ni non, c’est plutôt mal barré : pour cela, faudrait que je te pousse à l’une ou à l’autre de ces extrémités, et à ce jeu, je perds toujours. Et sans y penser, en trois rendez-vous, tu me fais dire oui, et moi je reste là, KO sur le tapis, sans avoir plus du tout la possibilité de retirer ni mon oui, ni mon non, et sans même avoir le plaisir de l’avoir emporté sur toi qui m’aurait enfin dit oui ou non. On ira me dire que je suis compliquée, que je suis bien une fille, que je ne suis pas, que je suis rien ou que je ne suis qu’un jeu de mot foireux, moi, je ne suis pas. La seule chose que j’arrive jamais à gagner, c’est le droit d’aller à l’oral d’un concours où faudra pas que je dise oui, pas que je dise non, tout en me positionnant, alors, oui, disons-le tout de go, je préfère les jeux chinois aux jeux du ni oui ni non. Je préfère les chinoiseries aux pamoisons de la grande culture pano-européenne. Je préfère les jeux où on se tait à ceux où l’on cause, et je suis asociale. Pas antisocial ceci-dit, parce que ça voudrait dire alors que je participe d’une culture à laquelle je ne crois pas. Je suis hors du tapis de jeu, et je regarde le monde dérouler son tapis de nouvelles promesses devant mes yeux bouche bée de ton silence. Je ne crois plus en rien, et surtout, plus aux oui, plus aux non. Dire oui ou dire non, c’est choisir, et moi, j’aime pas choisir, j’aime pas tuer les possibilités du monde, j’aime pas passer le couteau sous la gorge à quelqu’un pour gagner, je suis non-violente, non-verbale, non-verbeuse, non-démissionnaire, non-clitoridienne, non-vaginale, non-civilisée, non-tortionnaire, non-anti-mariage-pour-tous, non-politicienne, non-carcérale, non-amoureuse, non-libre, non-savante et non-poète. Je suis tout cela à la fois, alors je continuerai encore bien longtemps de perdre tout de go au jeu du ni oui ni non, parce qu’à chaque fois, à ce jeu-là, je dis quelque chose que je ne pense pas, et qui me perds, irrémédiablement. Et moi qui aurais bien aimé une réponse claire, j’aurais bien aimé qu’on ne joue pas. Juste pour ne pas perdre. Ou sinon que tu perdes avec moi. Parce qu’après tout, quand on joue, c’est bien pour apprendre à perdre, non ? Or, moi, comme tu le sais, je suis une mauvaise perdante. Très mauvaise. Et ma défaite est torture. Que ce soit dit. Ni oui, ni non, je veux juste dire M..., juste pour la 3e voie, juste pour le 3e lieu, juste pour cette 3e personne qu’on n’aura pas construite ensemble : nous. Même si, soit dit en passant, si j’avais ta réponse, j’aurais sans doute envie, une nouvelle fois, de rejouer avec toi. Juste pour voir où ce nouveau jeu nous mènerait, cette fois. Pour tenter de voir à quoi on aboutirait. Parce qu’il faut bien le dire. Oui ou non, c’est pas un choix. Juste un jeu de rôle. Un RPG qu’on jouerait en ligne, parce que le temps de la Game boy, il est bien fini. Et les Master System de notre enfance ne forment plus qu’un sombre cimetière, où, parfois, les jours de pluie, je viens me réchauffer à la froideur de la pierre : elle est douce, simple, et elle ne parle pas. Avec elle, je gagne toujours.

Orénok A.B.
Septembre 2015

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