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C’est-y-pas (L’homme heureux)

mardi 30 octobre 2012, par Orénok A. B.

C’est y pas

C’est y pas qu’t’as traversé des déserts de joie, toi ?
Qu’t’as mangé l’monde comme on croque un quignon d’pain ?
Qu’t’as foulé la banquise et erré des forêts de fièvre ?
C’est y pas qu’t’as traversé la Terre de haut en bas, et de droite à gauche, toi ?
Qu’t’as été jusqu’au cap Nord et jusqu’à l’équateur ?
C’est y pas qu’t’as vu l’amour, la peur ?
Des immensités blanches, et des montagnes,
Et des landes de chaleur, et trois soleils à la fois ?
C’est y pas qu’t’as été plus qu’un homme, et moins qu’une bête ?
Qu’t’as cru mourir, qu’t’as eu faim, et soif, et qu’t’as senti le désir en toi ?
Entre tes cuisses après quarante jours de marche
Quand t’arrive à la ville, et qu’tu vois ces nues jambes sous des jupes de cachemire ?
C’est y pas qu’tu as cru être le diable quand tu n’étais qu’un homme ?
Et qu’t’as eu dormi près des étoiles, et dans des motels isolés, et sur des paillasses mitées, et dans des trains-couchettes ?
C’est y pas qu’t’as entendu les chiens aboyer quand il était à peine 7 heures et qu’autour de toi ce n’étaient plus que dix, douze paire d’yeux trop brillants, trop affamés, trop avides ?
C’est y pas que quand l’feu s’éteint, c’est soudain comme la mort qui vient ?

Et pourquoi tu m’réponds pas, toi ?
C’est y donc que t’as perdu ta langue ? Qu’t’as oublié d’où tu viens ? Et comment qu’c’est déjà qu’on t’appelle ?
Tu serais pas gardien d’moutons, toi ? Un qui va au d’lieu s’arrêter ? Un qui aime avant d’posséder ?
Abel : tu l’sais bien pourtant bien ton nom ! Pourquoi tu veux pas alors ? Pas être nommé ? Pas être dans les livres ? Pas exister ?
C’est y pas qu’t’as tout laissé ? Et tes voyages ? Et tes rêves ? Et tes désirs ?
C’est y donc que t’as appris trop de choses ? Trop loin ? Trop vraies ? Partout les mêmes ?
Que tu sais tout ? Que tu sais juste ça : qu’on n’est rien que c’qui nous est donné ?
Qu’on est homme ce jour, et bête demain, et fleur ensuite ?
Et qu’à force d’aller, on n’va plus ? Qu’à trop parler, on n’parle plus ? Qu’à force de chanter, on chante faux ?

C’est y pas qu’tu l’sais tout ça et qu’tu te tais ?
Et tu crois pas qu’ça m’fait mal, moi, de t’voir si loin de tes champs, de tes bêtes, de tes déserts ?
Qu’ça m’fait blessure dans l’cœur, tellement j’voudrais te donner, et tellement j’ai rien à t’offrir ?
Que mes mots qui flottent en l’air, sur cette flaque d’eau noire, qui dessine ton reflet sur le trottoir ?
Tu l’vois pas, ça, mon regard embué quand j’te regarde ?
Tu les entends pas, eux, mes mots embués quand j’te parle ?
Je l’sais bien moi, pourtant, pourquoi t’es comme ça, et ça m’fait peur, quand tu lèves, ta tête.
Parce que moi, j’le vois, ton regard, quand tu lèves ta tête.
Parce que toi, tu l’vois, mon regard, quand tu lèves ta tête.
T’es là, à me demander trois francs six sous.
Et moi j’le sais bien qu’si tu lèves ta tête, ton regard, il m’percera.
Que j’pourrais plus l’quitter, et qu’alors faudra bien que j’le quitte ce monde, moi aussi, pour te retrouver.
Parce qu’on l’sait bien tous les deux, qu’y’a un cap à tout.
Une ligne, que quand on l’a franchie, on n’revient pas, plus, jamais, pour vivre comme avant.
Alors j’te regarde, toi, tout doucement, et j’te dis ça, encore plus doucement :
« C’est y pas qu’tu l’sais déjà, toi, ce que ça veut dire qu’ça, être « heureux » ? »
Et là, j’me tais. Après, j’parle plus.
Parce que y’a plus rien dire, après, quand on a quitté le monde.
Je sais bien qu’le slam sera pareil à ça : les mots ne servent qu’à chercher, et quand on a trouvé, on peut les jeter. C’est y pas qu’le monde qu’on court, il court toujours, s’échappe sans cesse, jusqu’à ce qu’on l’laisse. Que c’monde là, alors, quand on l’a rejoint, on n’a plus besoin d’voyager, de chercher, d’aller voir ailleurs, de partir, de revenir, parce qu’il est là, là, juste sous nos pieds, juste dans nos yeux, quand on marche rue de vesle, et qu’on croise un homme, à l’accordéon.

Orénok AB – Octobre 2012

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