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A pile ou face

mardi 30 avril 2013, par Orénok A. B.

A pile ou face

Petite, j’aimais jouer à pile ou face : pile tu perds, face je gagne. J’aimais les faces en tout genre. Les faces des vieilles personnes graciles et fastes. Les faces des petits chiots miséreux qui trainaient dans la rue. Les faces des vieilles maisons avec leurs éclats d’obus. Les faces des serpents de mer, les faces des arbres qui s’élançaient dans le vent, pile poil entre moi et la face du soleil. J’aimais les faces, comme on aime les farces et les surfaces lisses et la simplicité. J’ai jamais aimé les faces compliquées. Les faces des gens qui s’prennent la tête pour rien. Les faces aigries par la vie comme un mauvais vinaigre. Les faces vinaigrées au soleil et cuites aux UV. Les faces survoltées de maquillage et les faces poivrées. J’aime les faces bien en face. Les faces qui regardent pile poil droit devant elles. Qui s’tiennent bien droites comme avec un balai planté dans l’derrière. Mais qui resteront toujours droites, quitte à avoir un balai planté dans l’derrière. J’aime les faces bien franches. Les faces faites de vieux bois, les faces à la mer, les faces à la forêt, et les faces au sommet. J’aime la face des pics de glace. La face des grands glaciers qui s’élancent dans le ciel quitte à s’effacer dans le blanc du blanc. J’aime les faces bien dures et les faces bien sures. La face bétonnée du levant sur la ville. La face claire des grandes prairies du far-west. J’aime la face simple de Laura Ingalls et les faces des bouquins que je lisais, quand j’commençais par le côté pile des histoires. J’aime avoir la face à l’envers, et j’aime parfois avoir la face bien propre, et les cheveux bien tirés pour avoir l’air pile poil ce que je ne suis pas. Quelqu’un de soigné. Parce que je préfère les faces mal arrangées, les faces mal coiffées, les faces bien ridées par l’âge et les faces qui partagent. Parce que je préfère les faces qu’ont vécu, plutôt que les faces blanches et lisses comme un cul. J’aime les faces des cartes à jouer, celles qu’on retourne face après face sur la table de poker. J’aime les faces qu’ont l’air sûres d’elles, mais c’est tellement un air, qu’on voit bien qu’ce sont des faces fragiles. Bref, en général, dans la vie, j’aime quand même bien les faces quand bien même j’aime que les faces simples et fragiles. Et puis surtout cherchez pas à m’faire changer, ça fait trente ans que quand je joue à pile ou face, pile tu perds, face, je gagne. J’aime tirer droit dans le mille, dégoupiller la grenade de mes mots, et la lancer pile poil contre ta face, quand tu m’énerves. Mais j’aime pas cette face-là de moi-même. Je sais que dans la vie que chaque recto a son verso comme chaque face a son pile, mais pile poil quand je le dis, ça m’énerve : j’aime pas voir le côté pile de ma face. J’aime pas qu’on dise qu’haïr et aimer c’est kif kif bourricot. J’aime pas les expressions débiles d’ailleurs et c’est pas pour faire un jeu de mots. Les faces, ça va, mais leur côté pile, j’aime pas. J’aime pas voir le côté pile de ma face. Je préfère voir ta face, lui pardonner, puis foncer pile poil en face de chez moi, te retrouver, et me dire que c’est peut-être bien ton côté pile, qui attire tant ma face. Pourtant, j’aime pas voir le côté pile de ma face. J’aime que le côté pile de la tienne. Et, quand on joue à pile ou face, j’aime bien quand la pièce retombe bien sur son dos, la tranche bien de côté. J’aime bien jouer à pile ou face. Quand c’est ton pile et ma face.

Orénok A.B.
Avril 2013

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