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Un été malien

mardi 15 juin 2010, par Orénok A. B.

Un été malien

Un été malien.
Un été, loin. Très loin.
Un été qui n’existe pas. Qui n’existera jamais.
Un été, malien.
Loin.
Loin.
De soi, du monde, de tout.
Un été chaud, quand tu crèves de froid.
Un été vrai, quand tu meurs sous une tonne de mensonges.
Tu mens.
Tu as toujours menti.
Aux autres, au monde, au psy.
Tu as toujours menti.
N’as jamais voulu voir la vérité.
Tu as toujours menti.
Tu vis dans un monde où on ment.
Tu l’as toujours su, tu as toujours voulu suivre le mouvement.
Tu vis dans ce monde, pourquoi en réchapper ?
Pourquoi même simplement essayer ?
Un été malien.
Proche.
La vérité, tu l’as toujours cherchée.
Tu n’as jamais su où elle était.
Tu te mens. Sur tout. Toujours. Tout le temps.
Tu mens comme ton ombre te suit.
Partout.
Au café, quand tu n’as pas la monnaie. Quand ta carte bleue dit non. Quand tu es en congés.
Tu cours, et tu mens.
Tu étouffes.
Tu as toujours étouffé.
Tu étouffes de mots. De non dits. De dits faux.
Tu n’as jamais cru à ces mensonges. La faux. La mort.
C’est ainsi que tu écris.
Tu réécris tout, toujours, tout le temps.
Tout. Tout le temps.
Tu écris dans ta tête. Tu écris sur des papiers. Tu écris dans des bribes. Tu écris dans des livres.
C’est ton job à toi d’écrire. Tu es payé pour ça, écrire. Et tu écris bien. Et tu écris beau. Et tu écris coup.
Sur coup.
Ecrire, c’est mentir.
Tu es payé pour mettre des mots sur des maux. Pour mettre du faux dans le vrai. Pour dire.
Tu écris parce que c’est la démocratie.
Tu écris parce qu’un jour tu as cru.
Et tu as toujours cru.
Parfois, tu t’arrêtes deux secondes. Tu te demandes comment arrêter.
Comment arrêter les mots.
Comment arrêter le mensonge.
Tu es fort là-dedans, avec ton âme littéraire, avec ton jeu de mots dans la tête.
Ecrire, c’est une histoire d’habitude.
Juste une histoire d’habitude.
On écrit d’abord chez soi, avec les amis, dans la famille.
Puis on écrit à l’école.
Puis on écrit au travail.
On écrit dans la rue.
On écrit au café.
On écrit tout le temps.
Tu es celui qui écrit, toi. Celui qui écrit. Sur tout, toujours, tout le temps.
Tu écris au passé. Tu écris au présent. Parfois, tu écris au futur.
C’est plus rare. Tu préfère te lover que rêver.
Te réécrire ton histoire, sans cesse, à chaque farce.
Tu vis dans un monde de clowns.
Dans un monde de clowneries, de gaucheries, de veuleries.
Tu écris.
Il te suffit de penser.
Tu as toujours pensé, à tout, tout le temps.
Dés que tu vis au présent, tu imagines le futur.
A peine tu penses, que déjà tu fais.
Tu réécris tout d’un point de vue à venir.
Tu te loves dans cet interstice qui décrit comment le temps passe.
Tu vis en écrivant.
Tu marches en rêvant.
Quand tu prends un verre d’eau, tu écris déjà.
Le geste.
Tu décris déjà.
Tu fais tout, comme cela.
Quand tu écris un mot, c’est comme s’il te venait de ce futur immédiat.
C’est comme s’il avait été pesé, sous-pesé, mesuré, cadencé. Exprès.
Tu mesures, à la mesure de ton écriture.
Tous tes mots, tes gestes, ton être.
Tu es cadencé à la cadence d’un crayon de tête.
Tu ne l’as même plus, le crayon. Tu ne l’as pas.
Et ça fait bien longtemps que tu l’as jeté. Tu n’en avais pas besoin.
Les crayons, c’est pour les intellos. Les poètes, à la rigueur. Tu écris sans avoir peur.
Tu écris. Tu mens.
Tu vis à mesure que tu meurs.
Tu meurs à mesure que tu mens.
Et tu mens sur tout, toujours, tout le temps.
Pas besoin d’expliquer, c’est inné. C’est comme si tu sortais de toi. Tu te vois toujours faire. Tu t’écris toujours faire. Et tu fais. Ensuite. Dans un second temps.
Ca explique bien des choses. Ca explique pourquoi tu es toujours en retard, sur tout, toujours, tout le temps.
C’est le temps d’écrire, avant de dire. Le temps de dire, avant de faire.
Sur tout. Toujours. Tout le temps.

C’est ta lubie à toi d’écrire et de réécrire, de penser et d’imaginer.
De mentir.
Tu fais ça au travail.
Tu fais ça à la maison.
Tu fais ça au garage.
Tu fais ça au jardin.
Tu te vois faire, avant de faire.
Tu te vois dire, avant de dire.
Dans cet interstice soudain qui lie le passé à l’avenir.
Et qui fait qu’au présent, tu mens.
Et tu mens, sur tout, toujours, tout le temps.
Et tu ne sais comment t’arrêter.
Et tu n’as pas envie de cesser.
Tu n’as de cesse que de dire, que d’écrire, que de faire.
Tu voudrais être un personnage. Un héros, un aventurier.
Tu te dessines un scénario.
Tu penses à tout.
Aux moindres détails.
Tu mets longtemps.
Et tu n’arrives jamais à voir la fin.
Jamais, à percevoir la finalité.
Tu n’arrives jamais à trop anticiper.
Tu as appris à écrire, pas à penser.
Alors, tu écris.
Sur tout, toujours, tout le temps.
Tu mens.
Ecrire, c’est mentir.
Mais c’est un besoin viscéral.
Ecrire. Sur tout. Toujours. Tout le temps. Mentir.
De quoi qu’il s’agisse.
Ecrire, pour vivre.
Ecrire, pour être.
Ecrire.
Se mesurer à mesure d’un roman qui n’a pas d’existence.
Se cadencer comme on avance en musique.
Ecrire.
Se détester.
Tu écris, parce que tu te détestes. Tu écris, pour être.
Pour être autre.
Pour être toi.
Différent.
Tu écris parce qu’écrire c’est la seule façon de se dire. De se réinventer.
Tu écris parce qu’en marchant dans la rue, tu poseras ton pas comme un roi.
Parce qu’en riant comme cela, ni trop fort, ni trop bas, tu te dissoudras dans ta totalité.
Parce qu’en fumant cette cigarette mal roulée, tu auras ce geste d’un film cinématographique.
Tu écris pour la graphie.
Pour la beauté du geste.
Tu te devines.
Dans tout. Toujours. Tout le temps.
C’est fatigant.
Parfois, tu es fatigué.
Ecrire, c’est comme courir.
Plus tu cours, plus tu vas vite.
Plus tu écris, plus tu te mens.
C’est indifférenciable. Indissocié.
Tu écris parce que tu n’existes pas.
Tu écris parce que tu es hors temps. Et être hors temps, c’est être hors espace.
Tu écris parce qu’il est plus simple d’écrire. Plus simple d’inventer, que d’être.
Tu écris parce que tu n’es pas assez lourd pour poser tes pieds seul dans ce monde.
Tu écris parce que tu es trop léger. Parce que tu es plus léger qu’une plume. Comment exister si on s’envole ?
Tu écris pour tout cela que tu n’es toi.
Tu écris pour tout cela que tu n’existes pas.
Tu écris pour te fondre dans la légèreté du monde.
Tu écris pour t’envoler. Pour te laisser aller. A une autre forme d’existence. Plus douce, moins mortelle. Plus irréelle.
Tu écris parce que tu es en défaut de tout cela qui fait l’été.
Tu écris parce que le Mali est trop loin.
Que la Terre est trop chaude.
Que la chaleur est trop étouffante.
Tu écris parce que tu te noies dans ce monde de pesanteur.
Tu écris parce que tu ne fais pas le poids dans le miroir.
Tu écris parce que ton reflet s’efface si vite sur un étang.
Tu écris parce que tes fleurs ont fané dans la cour.
Tu écris, parce que mentir est plus simple.
Moins dangereux que d’être.
Tu écris pour mettre à sac le monde.
Tu écris pour exploser ta colère
Tu écris pour te faire personnage.
Tu écris parce que tu n’es personne, et qu’être vide, c’est beaucoup trop.
Tu écris parce que le monde se fait sombre, et que tu as peur du noir.
Tu écris pour te battre contre des fantômes.
Tu écris. Tu mens.
Tu mens, parce que dire que tu es le plus fort est plus facile que d’avouer que tu es le plus faible.
Tu mens, parce que tu es animal, et que c’est la loi du plus fort.
Tu mens, parce que tu as peur de mourir.
Tu mens et tu écris pour de vrai.
Parfois, même, de temps en temps, la lumière perce.
C’est une lumière belle, douce, simple, qui ne fait pas peur.

Parfois la lumière perce.
Tu poses ton crayon.
Il suffit que ce soit un jour de grand soleil.
Il suffit que les nuages soient partis.
Il suffit.
Parfois tu cesses d’écrire parce qu’il suffit, parce que simplement, il suffit.
Parce que dans le jour on voit.
Parce qu’homme on aime.
Parce que femme on jouit.
Tu écris.
Tu cesses d’écrire, quand le jour se fait jour. Que la nuit se fait noire.
Tu cesses d’écrire, parce que la ligne d’horizon a grandi.
Tu cesses d’écrire, parce que le jour a rattrapé la nuit. Et qu’un et un font un.
Pourtant c’est étrange, il n’y a pas eu d’accident.
Juste un rayon d’étrange.
Un rayon de lumière.
De jour dans ton soir.
Tu cesses d’écrire, parce que soudain tu te sens écrasé. Parce que la pesanteur a trop joué. Parce que la chaleur a trop soufflé.
Tu cesses d’écrire, parce que soudain tu n’as plus de maux, plus de mots à écrire, plus de maux à jouer.
Tu cesses d’écrire parce que soudain tu deviens le personnage central.
Parce que soudain le corps et l’âme font un.
Parce que soudain tu vois le monde sous un nouveau jour, dans une nouvelle lumière.
Plus terrestre. Moins animale.
Les hommes sont moins hommes.
La terre est plus sèche.
Les champs sont vides de semailles.
La rivière est bien basse.
Le vent souffle du sable.
C’est tout cela en entier ton rayon de soleil, tout cela en entier. Une triste beauté.
Alors, pourquoi écrire autre chose ? Pourquoi écrire autre chose, que cela même qui s’écrit devant soi ? Comment dire quand on tombe amoureux ?
Tu n’écris plus, car le monde soudain t’a avalé.
Car le monde t’a pris, un, en entier.
Tu n’écris plus parce que tu es devenu aveugle.
Que le soleil a trop brillé. Que la chaleur a trop brûlé.
Tu n’écris plus parce que devant les éléments, on n’écrit pas.
Tu n’écris plus, parce que tu es sidéré.
Tu es tombé.
Hors de toi.
Hors du mensonge.
Hors de ça.
Ce n’était pas un accident pourtant, on n’écrit pas accident quand il s’agit de tomber. On écrit accident quand il s’agit de violer. Mais tomber est si beau. La chute est si belle.
Le monde, tu l’as laissé.
Tu laisses les gens te raconter.
Tu laisses les gens se raconter.
Tu laisses les gens se la raconter.
Tu te tais.
Tu ne mens plus qu’à demi.
Juste encore un peu.
De temps en temps.
Par mépris.
Par fatigue.
Dans l’interstice.
Parce qu’il est si beau aussi d’être un homme.
D’être un être. Social. Sociable.
Tu ne sais pas à quoi sert la société.
Pas encore. Pas tout à fait.
Tu n’as pas assez vu la nature pour connaître l’homme.
Tu sais simplement qu’il est homme, animal.
Tu aimes cet être animal de l’homme, cette simplicité.
Baiser. Jouer.
Comme un couple d’éperviers.
Les jeux des uns sont les jeux des autres.
Tu comprends mieux les bêtes que ces êtres parlants qu’on te donne pour frères.
Tu comprends mieux le vent, tu comprends mieux la terre.
Tu voudrais être jardinier pour sentir là ses fruits pousser.
Tu voudrais être berger pour sentir là ces êtres nourris à la mère.
A la mère terre.
Tu mens.
Encore.
Un peu.
De moins en moins.
De plus en plus tremblant.
Tu trembles.
Ta voix tremble.
Ton crayon s’aiguise.
Tu tentes d’écrire autrement.
Pour ne plus mentir.
Pour simplement dire.
Tu photographies.
N’importe quoi.
Tout.
Toujours.
Tout le temps.
Tu photographies moi.
Le temps. Le monde. Une porte. Une cloche. Un nombre. Une plaque. Un sourire. Un vers.
Tu prends.
Tu rends.
Tu ne sais plus mentir.
Tu ne sais presque plus mentir.
Il y a toujours un fond, pourtant, là, quelque part, caché, toujours un fond de quelque chose.
Ecrire, t’écrire.
Ecrire, mentir.
Pourtant tu le sais, tu n’es pas vrai.
Pourtant tu le sais, tu ne seras jamais vrai.
Quoi que tu fasses, quoi que tu écrives, quoi que tu construises.
Tu ne seras jamais vrai, jamais plus vrai, que quand tu bois un verre de lait, que quand tu croques une pomme, que quand tu rognes une tomate.
Tu ne seras jamais plus vrai que quand tu ne chercheras plus la vérité.
Que quand le champ qui te nourrit ne sera plus que toi.
Que quand la terre qui te pourrit ne sera plus que toi.
Que quand la mer qui t’assouvir ne sera plus que toi.

Un jour, tu mourras. Tu le sais. C’est écrit. C’est encore un mensonge, mais il y a parfois des mensonges auxquels on aimerait croire. Tu le sais c’est écrit, un jour, tu mourras. Ce sera peut-être lundi. Ce sera peut-être la nuit. Peut-être il y aura de la lumière au plafond, peut-être il y aura des étoiles dans le ciel, un soleil en guise de trêve. Tu ne sais pas.
Tu es toujours aussi léger.
Poids-plume.
Tu te bats dans la catégorie des plus faibles, des moins forts, des moins lourds.
Tu n’es pas pesant. Pas trop.
Juste un peu trop pour qui ne pèse pas lourd, pour qui pèse moins que toi, pour qui n’est rien que toi.
Tu n’es pas trop pesant. Tu le sais. Pas trop.
Même parfois un peu trop aérien.
Trop hors.
Tu t’en fous.
Tu ne comptes pas.
Tu n’en comptes pas.
Moins.
Tu es toi, et tu mourras. C’est écrit. C’est un mensonge, et il y a parfois des mensonges auxquels on aime croire. Et il y a parfois des mensonges dont on voudrait qu’ils fussent vrais.
Juste un peu pour voir comment.
Juste un peu pour voir comment la vie peut être pesante.
Juste un peu pour voir comment on peut peser fort dans ce monde de fous.
C’est la pesanteur.
C’est la pesanteur.
Tu le sais.
C’est elle.
Qui attire.
Vers le noir.
Vers le rien.
Vers le vide.
On ne la sent pas.
Peu.
Jamais.
On ne la sent pas.
Le seul jour où on la sent, c’est quand on la quitte.

Un jour tu mourras, et tu pèseras. Le soleil sera haut dans le ciel. La chaleur lourde sur tes épaules. Le désert soufflera un vent ensablé. Ca collera à la peau. Ca fera une moiteur de plus à sentir. Quand tu partiras, tu sentiras tout cela pour la première fois. Et mille fois, tu vivras, et mille fois tu pèseras. Et pourquoi pas.

OAB110610

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