Accueil du site > Ecritures > L’heure sénégalaise... > La vie norvégienne

La vie norvégienne

dimanche 21 février 2010, par Orénok A. B.

La vie norvégienne


La vie norvégienne.
Le blanc total.
Un blanc d’une blancheur pure, absolue.
Tu ne te souviens pas, tu ne te souviens plus.
Tu ne te souviens pas, plus, jamais.
Il n’y a pas de traces, pas d’empreintes.
Quand tu passes, pas d’odeur.
Tu as toujours été comme cela.
Invisible.
Sans sommeil.
Sans souvenir.
C’est écrit comme cela, sur une pierre, à l’autre bout du monde.
Tu viens, et tu vas.
Tu ne te souviens pas.
Tous les matins tu te lèves.
Tous les soirs tu te couches.
C’est inscrit comme cela, dans le marbre de la vie.
Le monde est ouvert.
Tout s’évanouit.
Tu ne te souviens pas.
Le monde est comme ça.
Des fois, tu cherches à comprendre. Plus tu cherches à comprendre, et plus ça t’échappe.
Des fois, tu cherches à apprendre. Plus tu cherches à apprendre, et plus tu oublies.
Tu vis sans histoire. Il n’y a pas de passé possible pour un être comme toi.
Jamais de jour d’avant, et jamais de lendemain.
Plus tu avances et moins tu te souviens.
Tu te lèves.
Tu te couches.
Il y a le soleil au matin.
Il y a la lune au soir.
Parfois, le jour ne se lève pas, c’est comme ça.
Tu ne te souviens pas.
Il n’y a pas de date.
Pas de livres pour relire le déroulé de l’histoire.
Pas de notes cachées.
Rien d’inscrit.
Rien pour se souvenir.
Le monde, tu ne l’as jamais compris, ou plutôt tu l’as fui.
Tu as toujours été au coin d’une rue.
Tu as toujours été au bord d’un train.
Tu as toujours été dans une voiture.
Tu as toujours voyagé.
Et jamais tu n’as avancé.
C’est comme ça.
Tu es sans futur. Tu es sans passé.
On ne te conjugue pas.
Tu es toi.
Au présent.
Et ça ne t’embête pas.
Ça ne t’a jamais embêté.
Rien ne t’a jamais ennuyé.
Sauf la nuit.
Parce qu’on n’y voit rien.
Tu n’as jamais rien vu à force d’avoir si longtemps scruté le ciel, regarder les étoiles, et contempler le monde.
Mais tu ne te souviens pas. Tu ne te souviens toujours pas. C’est le blanc absolu. L’éternité. Et tu ne te souviens pas.
Tu le sais bien pourtant, qu’il existe un monde, en deçà.
Que ça grouille que ça rampe que ça vit.
Mais non.
Tu es sans cesse ré-aimanté par un présent sans absence.
C’est ta gravité à toi-même.
Le présent.
Ta gravité.
Ça t’empêche de te retourner.
Ça t’empêche de te souvenir.
Et ça explique bien des choses.
Ça t’évite tous les tourments de l’avenir.
Les angoisses, les peurs, les vides.
Mais tu ne peux pas en réchapper. Tu ne pourras jamais.
Le monde est trop lourd à porter sur tes épaules.
Le temps est trop long à apprivoiser.
Tu te laisses dépasser.
Tu n’avances pas vite.
Tu n’avances plus vite.
Ça fait si longtemps que tu as arrêté de courir.
Si longtemps que le paysage n’est plus pour toi qu’une longue ligne à imaginer.
Le dessin d’un horizon sans fin.
Il n’y a plus d’histoire. Plus de devenir.
Le paysage est ton seul ami, ta seule présence au monde. Un terrain d’entente de toi à toi-même. Le paysage.
Et toute ta vie défile, sans que tu ne l’aperçoives, sans même que tu ne t’en rendes compte.
Ta vie défile.
Un jour il te faudra la saisir.
C’est ta seule certitude, ta seule connaissance.
Tu es sans passé.
Tu regardes le monde se dérouler.
Tu regardes au présent.
Et tu n’as pas d’avenir.
Et peu importe que joue le temps.
Et peu importe que ça change.
Ça n’a pas d’emprise sur toi.
Ça ne te touche pas.
Tu es bien au-delà.
Tu crois.

Un jour, le jour se lèvera.
Et cette ligne que tu déroules dans l’espace d’une voiture qui sillonne le temps, d’un train qui sillonne l’histoire, et d’une marche de nuit, cette ligne que tu déroules soudain se fera droite, vertigineuse.
On n’imagine pas.
On n’imagine pas à quel point.
Il faut être mort pour imaginer.
Il faut avoir vu.
Tu n’as pas encore vu.
Tu ne sais pas quand tu verras.
Tu t’en fous.
Tu aimes dire cela : « Je m’en fous ».
C’est un mot qui te plait.
Tu le dis tous les jours sans le répéter.
Tu le répètes tous les jours sans le prononcer.
Tu es une force vive.
Un ralenti qui défile sans voir.
Qui voit sans se souvenir.
Qui ne voit pas, plus.
Qui ne verra jamais.
Pour voir, il faudrait pouvoir s’extraire, se sortir, s’imaginer, se rappeler.
Tu n’as aucune de ces qualités.
Tu es juste un point dans le noir.
Juste un chose, dans l’éternité.
Tu n’as pas d’importance, tu le sais bien.
Tu vis ta vie à toi sans un regard au passé.
Tu vis ta vie à toi sans une pensée pour demain.
Tu es sobre.
Tu marches dans la nuit, tu files dans un train, tu roules en voiture.
La départementale s’allonge. Les rails s’emmêlent. La voiture te percute.
Tu ne sais plus.
Tu ne sais pas.
Tu n’auras jamais su.
Tu ne sauras jamais.
Des fois, tu crois être mort, tellement le monde est vivant.
Tu ne sais pas, c’est quoi être vivant.
Etre vivant, c’est dans le temps.
Tu n’es jamais né au monde, pas encore, du moins.
Un jour, tu sauras.
Quand le temps aura passé.
Que tu te seras gorgé de tout cet espace.
Un jour que tu auras vu ce monde, cet espace rampant et grouillant de vie.
Tu sauras.
Il n’y aura pas d’explication, pas de leçon de professeur.
Tu passeras du moins au plus, de la vie de contemplation à la vie active, de la vie active à la mort.
Tu feras tout cela en un quart de temps.
Ce sera quand tu seras debout, ce sera dans deux heures.
Tu te lèveras, relevé par les ambulanciers.
Et tu sauras.

Alors seulement, tu pourras vivre.
Alors seulement, tu vivras.
Alors seulement, tu choisiras.
Tu auras dessiné un trait sur ta ligne de vie, entaillé le fil d’une vive blessure.
Une seconde pour décider.
Tu revivras tout dans l’autre sens.
Au ralenti, en accéléré.
Tu feras tout le chemin inverse.
Du blanc à la pureté. Du temps à l’espace.
Tu retourneras à ta vie de contemplation.
Il n’y aura rien qui ne puisse t’en empêcher. Ni tes souvenirs ni ton avenir. Rien. Tu sais que c’est cela, la clef de tout. Tu sais que c’est cela. Qu’il n’y a pas d’explication. C’est un choix que tu avais à faire, c’est un choix que tu auras fait.
Le présent en deçà de tout cela.
Le présent pour réchapper au temps.
Et ça défilera.
Ce sera la même chose.
Dans le sens inverse.
Il n’y a pas de sens à la vie.
Qu’un sens temporel.
Tu es invisible dans le monde.
Tu es inexistant au temps.
Tu n’es rien qu’on ne puisse saisir, comprendre.
Tu ne te souviens déjà même plus.
Tu as déjà tout enterré dans un coin de ta mémoire, le choix, la vie active et la contemplation.
Tu as déjà remonté la ligne du temps jusqu’au commencement.
C’est évident.
Un jour, tu ne sauras plus.
Le soleil ne se lèvera plus.
La lune ne se couchera pas.
Les voitures rouleront.
Les trains sans doute fileront.
Les marcheurs marcheront.
Tu ne sais pas.
Tu ne sais plus.
Tu ne sais même pas si c’est triste ou pas.
Tu ne sais même pas si c’est heureux ou malheureux.
Tu regardes juste le monde.
Les gens autour de toi ne vivent pas. Les hommes ne pensent pas. Les choses ne se perdent pas.

Tu le sais un jour, tu oublieras.
Tu en rêves déjà. L’ambulancier ne te relèvera pas. Et peu importe pourquoi ou pas.
Tu feras page blanche, tu recouvriras tout d’un blanc de neige lacté.
Il n’y aura plus de lacets sur les routes. Plus de rails emmêlés. Plus de chemins arc-boutés.
Plus que du blanc.
Et tu ne te souviendras pas.
Tu ne te souviendras pas, plus, jamais.
Ce sera ta blancheur à toi.
Tu n’auras même plus besoin de comprendre. Même plus besoin de savoir.
Tout se dessinera comme cela. Une vie, une mort et c’est ça. Tu seras toi. Enfin toi. Et tu ne te souviendras pas. Et pourquoi pas.


OAB21210

Répondre à cet article

|    Précédent     |    Suivant