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L’heure sénégalaise

dimanche 21 février 2010, par Orénok A. B.

L’heure sénégalaise


L’heure sénégalaise.
Une heure, qui n’existe pas.
Une heure, comme on en compte 3, 4, 5, des milliers.
Le temps, c’est bien étrange.
Une heure, c’est un mystère.
Le temps s’endort.
Tu te réveilles.
Plein de rêves, d’idées, de tout.
Plein de tout.
Et vide de vie dans ce monde où tu vis comme avant.
Tu tues des ours, des loups. Tu déboises des forêts. Tu maîtrises ton terrain.
Il faut toujours que tu maîtrises ton terrain.
C’est ton loyer à toi, ta loi.
Maîtriser.
L’homme est celui qui maîtrise.
Mais tu ne sais pas encore qui tu es, et c’est pour cela que c’est l’histoire de rien. Tu cours partout, toujours, tu cours toujours partout, on ne t’a appris que cela.
Courir. Partout.
Alors, tu cours, tu cours, tu cherches comme cela ton bout de pain, ton fruit, ton eau pure, ta vie.
Tu cours.
La montre file pendant ce temps, et toi, tu n’y vois rien. Tu continues de courir.
A ton échelle.
Parfois cependant, la course flanche. Tu flanches. Tu t’arrêtes. Tu es à bout de course.
Le temps s’est arrêté. Tu es tombé écorché, près du hangar à vaches près du voisin près de chez toi. La fermière te ramène, c’est son chien qui t’a fait tomber. Tu as soudain eu si peur. Tu t’es laissé tomber.
C’était plus simple ainsi, que de se battre contre les lois de la nature. Le chien. Toi.
Tu aurais pu être le chien. Ç’aurait pu être toi. Mais à cela, tu n’y as même pas pensé.
Tu as sept ans. Tu es déjà dans ce temps qui court, et tu ne pourras déjà plus t’arrêter.
Ou alors, il te faudra tomber. Tomber, pour cela.
Tomber. Et ne pas te relever.
Et voir que d’ici, en bas, tu jouis autant de la vie que de là, en haut.
C’est ainsi. Tu cours.
Tu cours, pour éviter de penser.
Pour éviter de penser à qui tu es, à qui tu pourrais être.
Tu te crées de grandes causes aussi, de temps en temps, pour t’éviter de t’arrêter. De grandes causes, tu sais si bien mentir.
Tu te crées de grandes causes.
Il y a, la solidarité internationale, l’environnement, le respect de la terre, de l’autre.
Tu cours. Toujours.
Tu te salopes l’esprit à courir ainsi.
Il y a ces gros mots. Tu les connais si bien. Tu les évites. Pour ne pas qu’ils choquent. Tu mesures. Toujours. Tout.
C’est ton dada à toi, de mesurer, comme ça.
Alors, tu t’arrêtes soudain, l’été venu.
C’est les vacances.
Les vacances.
Un temps pour rien. Tu croies que c’est de ce temps pour rien que renaîtra tout. Mais tu te trompes, toujours.
Alors, tu fouilles dans ta mémoire.
La mémoire d’un ange.
Tu fouilles. Tu fais les tiroirs. Tu vides les armoires. Vides.
Vide.
Tu n’as rien conservé, du temps où tu courais.
Que des images, des mirages.
Un avion, qui vole encore plus vite que toi.
Tes grandes idées, tes belles idées, ces grandes causes de ton passé.
Tu ne sais que faire.
Tu ne sais même plus qui tu es.
Tu as couru.

Tu es étendu par terre, à même le sol, essoufflé, mort.
On dit mort pour dire mort, en un mot, pour dire, arrêté.
Tu es arrêté. Tu as couru tellement loin. Tellement vite.
Tu es parti tout seul.
Après, ça s’est enchaîné. Sans toi, machinalement.
Tes jambes.
L’une après l’autre.
Au bout d’un moment, tu étais même fatigué.
Tu n’en pouvais plus.
Tu as cru que cela devait s’arrêter.
Mais cela a continué.
Encore. Encore.
C’est incroyable, comme le corps humain est bien fait.
Incroyable.
Après, il n’y a plus que les muscles, le mouvement. Tu t’observes, en courant.
Tu n’as plus que cela à faire. Courir est devenu ta vie.
Alors tu cours machinalement, machinalement, et tu t’étonnes de pouvoir physiquement ainsi courir si loin, si vite.
Tu ne sens même plus ton corps.
Plus rien.
C’est la fatigue, l’adrénaline, tout, tout.
Tu cours, c’est comme cela.
C’est bien après, que tu tombes.
Devant toi, il y a un mur. Tu cours si bien que tu ne le voies pas. Tu t’écrases. Comme une bête, sanglante, sur un pare-brise.
Tu courais si bien, si vite.
Et puis, la voiture t’a écrasé.
Tu es une allumette désormais, un tout petit bout de chose que le conducteur a écrasé plutôt que de freiner.
Tu ne savais pas que les murs, ça ressemble à une voiture.
Une voiture. Un insecte.
Les mots, c’est interchangeable.
Tu aurais pu naître autre, ailleurs.
Mais non.
Tu commences à comprendre pourquoi on ne vit qu’une fois. Et pourquoi tous tes rêves de gamin étaient vains.
Tu te rappelles, dans un lointain passé flou, le terrain écorné, les trous et les béances, près du chien. Un sol boueux, mal séché.
Tu te rappelles comme alors tu étais tombé.
Mais tu n’y peux plus rien, c’était hier, c’était avant, il y a deux mille ans.
Hier. Avant.

Alors, tu es étendu par terre, là, mort.
Soudain, tu décides de le rester.
Une vie. L’éternité.
Les combats.
Ca ne sert à rien.
Les combats, les grandes causes.
Tu as juste conscience d’être né homme, ça t’a rendu humble. Noble.
Tu es homme.
Allongé par terre, couché à même la paille.
Qu’est-ce qui te différencie des porcs maintenant ?
Plus rien. La fiction sociale est tombée.
Tu comprends que certaines choses, on ne peut les changer, que certains combats sont perdus d’avance.
Alors, tu décides de vivre.
Et d’être insouciant.
Ta montre. Tu l’as jetée.
Ton oreiller, aussi.
Tout.
Tu as tout jeté.
Tu as tout jeté.
Tout. Tout.
Tu t’es défait de tout : de la vie des hommes qui courent à n’en plus pouvoir finir, de la vie des animaux qui te ramène toujours à ta propre finitude.
De la vie des hommes qui cherchent toujours à tout maîtriser, à retarder le temps, à moins mourir, à tout préserver.
De la vie des animaux qui cherchent toujours à proroger un peu leur existence, quittes à tuer pour manger.
Tu es plus que cela.
Plus qu’un homme. Plus qu’un animal.
Tu as compris que le temps, on ne le commande pas, et qu’on ne l’apprivoise même pas. Tu as compris que le temps, c’est bien plus que cela.
Un bout d’insouciance, au coin de ta vie.
Un bout d’insouciance.
Alors, tant pis ou tant mieux, tu as couru.
Tu auras au moins vécu ça. Au moins.
Ligne à mettre sur le grand tas d’autres qui seront passées, comme une autre expérience, une énième expérience, la dernière.
Tu as couru, tu es arrêté.
Et tu ne sais même pas pourquoi, tu ne sais toujours pas pourquoi tu es là.
Il y a le monde, la terre, les hommes, autour de toi.
Tu es devenu le centre. Le temps.
Tu te fais attendre, désormais, toi qui avant courais après la ponctualité.
Tu te fais attendre, souvent.
Souvent.
Dès fois, tu n’es même pas là.
D’autres fois, tu es ailleurs.
Tu es dans ton monde.
A chercher de comprendre.
A chercher de confondre.
Tu veux te fondre, dans la multitude, et rester toi, différent, avec tes propres idées, tes vraies intuitions.
Tu sais tellement de choses, d’être resté là, ainsi, étendu par terre, si longtemps.
Tu sais tellement de choses.
D’avoir testé l’interchangeabilité des mots, des hommes, des situations.
D’avoir senti tout cela, ça t’a fait terriblement vieillir.
Tu as soudain des cheveux blancs.
Et soudain tu ne te reconnais plus dans le miroir.
Certains appellent cela la vieillesse. D’autres, la sagesse.
Toi, tu appelles cela ton bonheur, ton propre petit bonheur.
Une heure, que tu vis ici, comme un millier d’autres, un million d’autres. Une heure, que tu vis ici à l’heure sénégalaise.
Et c’est même devenu si fort, si prégnant, que tu pourrais mourir demain, rien ne serait changé, tu continuerais aujourd’hui à faire ce que tu fais déjà.
Manger, dormir, tenter parfois de consommer moins, ou mieux, et dormir, et te réveiller.
Tu mourras demain d’un cancer à la gorge ou au poumon, et rien n’y fera, tu mourras heureux.
Comme un homme.


OAB2278

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