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En ombres chinoises

dimanche 28 février 2010, par Orénok A. B.

En ombres chinoises


En ombres chinoises.
La vie, à portée de main.
Le monde, à portée d’yeux.
Tu ne vois pas.
Tu ne vois rien.
Tu ne vois pas, jamais, rien.
Que des ombres, des formes, des silhouettes, dans le noir.
Jamais de nuances.
Jamais de couleurs.
Tu ne vois pas.
Ça a toujours été comme cela.
Des ombres sans détail.
Des formes sans relief.
Des silhouettes sans ombre.
Aussi loin que tu te souviennes, tu ne voyais pas.
Que des ombres, des formes, des silhouettes, dans le noir.
Tu n’es rien.
Tu n’as jamais rien vu.
Tu ne verras rien.
Que des ombres, des formes, des silhouettes, dans le noir.
Tu ne vois pas.
Et tu crois.
Tu crois, qu’il te manque quelque chose.
Que tu es en défaut de quelque chose.
En défaut. Du monde, de ses couleurs, de ses nuances.
En défaut. De tout.
Handicapé.
Aveugle.
Tu ne vois rien.
Tu n’as jamais rien vu.
Que des ombres, des formes, des silhouettes, dans le noir.
Un néant.
Du rien.
Tu ne vois pas, tu n’as jamais rien vu.
Tu vois simplement, du néant au tout. Du rien à l’absolu.
Les immeubles se détachent en relief à l’horizon. Pas de fenêtres. Pas de portes. Pas d’issue. Rien. Sans façon.
Les arbres se détachent en tranches à l’horizon. Sans branches. Sans feuillage. Sans fruits. Rien. Sans façon.
Le monde est un théâtre.
Un théâtre de marionnettes uniloques.
Les hommes sont des pantins.
Tu le vois bien.
Tu ne vois rien.
Comme un théâtre.
Pirandellien.
Des ombres, des formes, des silhouettes.
Tu es en défaut de tout.
En défaut du monde.
Tu le possèdes.
Il te tient.
Le monde, à portée de main. Le monde, à portée d’un rien. Le monde, à portée d’yeux.
Tu ne vois rien.
Tu n’as jamais rien vu.
Tu es né endormi.
Tu vis dans un sommeil.
En demi éveil.
Tu te réveilles.
Les ombres prennent forme.
Les formes.
Les silhouettes.
Un jour, tu vois.
Quand un jour tu vois, tu ne sais pas pourquoi.

Il aura peut-être suffi du chant des silhouettes.
Le monde est un spectacle.
De formes incomplètes.
D’ombres et de silhouettes.
Les couleurs, peu importe.
Les nuances, peu importe.
Et toi, tu danses.
L’ambulance a passé.
Les ambulanciers aussi auront passé.
Tu ne sais pas pourquoi.
Tu ne sauras pas.
Il aura suffi d’un siècle.
D’une seconde.
Tout dépend du décompte.
Les nuages auront pali dans le ciel.
Le ciel aura noirci sous les nuages.
Tu te rendras compte.
Aux immeubles, les fenêtres seront tombées.
Sur les arbres, les feuilles seront envolées.
Tu auras compté.
Une à une.
L’une après l’autre.
En un défilé sans fin.
Les hommes seront redevenus hommes.
Tu auras senti.
Sans fin.
Au monde, il n’y a pas besoin de couleurs, pas besoin de nuances.
Tu danses.
Tu ne vois pas, tu ne verras pas, jamais, rien, et peu t’importera.

Tu avances dans le noir.
Tu as toujours avancé dans le noir.
Le monde est gigantesque.
Les formes, tu les vois toutes.
Les ombres, les silhouettes.
Mieux qu’un homme avec ses yeux d’homme.
Mieux qu’une femme avec ses yeux de femme.
Tout te parvient à l’essentiel.
En détaché, comme en relief.
Le monde est un théâtre de marionnettes.
Tu en es le pantin.
L’un des pantins.
Il n’a suffi de rien, pour que tu voies soudain.
Un coup de vent sur la grande clownerie des gens, un coup de vent sur la ménagerie du temps, et tu t’es envolé.
Tout est si fragile, interstitiel.
Avant, tu croyais ne pas voir.
Aujourd’hui, tu crois savoir.
Voir.
Il n’empêche que tu redescendras.
Que les courants, les tourbillons, te porteront, te redéposeront.
Là. Ici. Même.
Le monde, un instant, te paraîtra flou, vain, insensé, inessentiel.
Mais soudain.
Tu te rappelleras.
Les formes élancées, les ombres, le chant des silhouettes.
Tu te rappelleras le monde, vu d’au-dessus.
Tu te rappelleras ces gestes qu’on n’explique pas mais qui ont l’évidence d’un Merci.
Tu te rappelleras ces instants, ces ralentis, ces instantanés surannés, qui ont leur raison d’être.
Tu te rappelleras la forme centrale de chaque chose de ce monde, sa forme inhérente, sa force intérieure, sa silhouette et son ombre.
Tu te rappelleras ce jeu si clair de ton enfance, avant que ne passe l’ambulance.
Les devinettes dans l’ombrage d’un soleil.
Les chiens les oiseaux les animés que tu animais d’une main.
Et aujourd’hui tu te promènes.
Tu te promènes dans la rue, sur le sol bétonné, tu te regardes avancé.
Qui es-tu, te dis-tu ?
La réponse n’est ni plus ni moins que là, posée sur le sol, à même distance que toi, où elle avance d’un même pas.
Qui es-tu, sinon que ton ombre ?

Tu marches comme longtemps, tu as avancé.
Tu marches comme un jour, on t’a renversé.
Tu marches comme hier, on t’a relevé.
Sans regarder.
Tu marches comme un automate de musée.
Comme une pièce rapportée dans un théâtre d’ombres renversées.
Comme un pantin dans les mains d’un quelqu’un.
Comme une marionnette le jour de la fête.
Comme une ombre difforme, une infirme silhouette.
Tu marches sur une route de calvaire.
Tu marches, comme tous les autres, en portant ta croix.
Mais la tienne est légère : car tu vois.

Tu n’es pourtant qu’un homme parmi les hommes, qu’un Dieu parmi d’autres Dieux, qu’une forme parmi d’autres formes.
Semblable et différent.
Pareil et présent.
Heureux et vivant.
Evident.


OAB280210

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