Accueil du site > Ecritures > Entre poésie et philosophie > Mon devoir de réserve

Mon devoir de réserve

dimanche 15 février 2015, par Orénok A. B.

« Mon devoir de réserve s’arrête là où mon devoir de désobéissance commence. »

« Corvéable jusqu’à où ? Jusqu’à la merci ? Jusqu’au Beretta qui explosera mon cerveau en limbes d’étoiles ? »

« Envie de bosser jusqu’à quel point ? Jusqu’à celui de passer sous un camion pour n’y plus retourner ? »

Dans ma tête, les phrases s’enchaînent, elles sont comme un fil dentaire qu’on n’arriverait plus à couper. Elles hérissent mes poils comme un mauvais rêve. Elles empêchent la nuit de venir quand les étoiles sont tombées depuis plusieurs heures. Elles sont comme une grande toile d’araignée qui me lierait les poignets. Une façon d’être joignable jusqu’à plus d’heure, le week-end, la semaine, le vendredi soir, le mercredi midi. A 6 heures du mat un jeudi. Connecté sans trêve à un monde sans rêve.

Je me dis parfois qu’il aurait mieux valu être plombier, artificier, carreleur, femme de ménage, plutôt que femme de méninges. J’ai les méninges qui partent en vrille, les boyaux en vrac, un truc qui ne passe pas à travers la gorge. Faudrait m’y planter un stylo pour que l’air passe de nouveau, pour que de nouveau je puisse respirer. Faudrait m’assassiner au cœur, pour que mon cœur puisse de nouveau résonner. M’y planter un couteau. Faudrait d’ailleurs peut-être que je me le plante moi-même, ce couteau, pour que ça dise quelque chose à quelqu’un ? Sur mon lieu de travail, pourquoi pas ? J’ai le ciel qui s’éloigne de moi. L’eau qui me monte à la gorge. Je risque la noyade à chaque instant de ma vie.

Je roule à 200, sur une nationale limitée à 90, et je me dis que peut-être, un arbre, deux arbres, trois arbres, quatre arbres. Ca marchait mieux avec le mot ailes quand j’avais cinq ans. J’avais encore des rêves plein la tête. Mes rêves se sont évanouis depuis que je suis entrée dans la vie. Je me dis que l’homme n’existe pas, il n’est qu’une belle forfaiture, ainsi que le service public, celui des usagers, des habitants, des électeurs. D’ailleurs, les habitants ne sont plus que cela, des électeurs. Ce ne sont plus des hommes, des femmes, mais des remplit-l’urne. Quant à ceux qui sont derrière le comptoir du service élections, j’imagine qu’ils ne sont plus que des robots. Ils sont comme moi. On ne leur prête plus aucune émotion, et gare à eux s’ils font preuve de libre-arbitre, de compétence ou d’humanité. Gare à eux s’ils ne sont pas capables de bosser 50 heures par semaine. Gare à eux s’ils ne sont pas capables de prioriser, d’évaluer, de se valoriser, de dénigrer leur voisin, d’écrire 10 pages à l’heure et puis de ne pas en vomir.

Mon défaut à moi c’est tout cela à la fois. Darwin l’avait bien dit, il faut évoluer et s’adapter pour survivre. Mon espèce est train d’évoluer et moi je suis sur le seuil. Je me refuse à tout cela. Je sais de toute façon que la place de demain sera occupée par le plus malin, le plus stratège, le plus retourne-sa-veste, le plus usurpateur. J’ai l’impression dans tous ceux-là d’être une espèce en voie d’extinction. Pour survivre, je devrais accepter le compromis. Je le sais. Je m’y refuse. Je ne suis plus qu’un NON éclatant.

Un nom gribouillé sur une porte d’entrée. Et quand on passe le seuil, une flaque de sang.

Orénok A.B. Dimanche 15 février 2015.

Répondre à cet article

|    Précédent     |    Suivant