Accueil du site > Ecritures > Entre poésie et philosophie > Interstice d’un Je...

Interstice d’un Je...

dimanche 10 novembre 2013, par Orénok A. B.

Au loin, il y a l’Afrique, les Alpes, les mois de transhumance, les béliers et les brebis à garder, les bulletins à faire signer dans la rue, la cueillette des pommes en Touraine, le gigot d’agneau à faire cuire, l’organisation de la 1re Coupe de la ligue slam de france, la poésie, les mots, les champs de mil et de sorgho, la blancheur des monts de là-bas, les bois limitrophes des Ardennes, la vie de ma mère regardée au travers des yeux de ma grand-mère, les gens qui sont partis, ceux qui ne sont plus là, la conférence d’Hubert Reeves à Paris, la manif anti-Le Pen à Reims en 98, la Brebis avec qui on jouait quand on avait 8 ans, les pains au chocolat de la boulangerie, une chasse à l’homme en vélo dans le noir du soir à Sommepy, un chasseur sachant chasser sans son chien, les jeux sur les trottoirs de la rue basse, mon petit frère qui me dit de traverser une fenêtre, et moi la traversant, l’île aux baobabs, le sel de la mer irritant la peau, le Micro de bois de Marseille il y a 3 ans, le train des pignes pour aller travailler, l’odeur de la Lande et le premier galop sur la plage, Mende et les grands causses de la Lozère et l’Ardèche à cheval. Au loin, il y a autant de vies qui se font et se défont, défaisant le vain fil de nos existences, nous emportant vers là où jamais nos mots ne nous auraient portés. Je vois la Bruges d’il y a un an, les canaux d’Amsterdam, les chardons des montagnes, le brin d’herbe blanche photographié il y a 3 ans, juste à côté de ce cercle de jaune, et bien flétri depuis, j’ai dans mon cœur tout un pan de Paris, et un pan de campagne, de larges ailes à mes ailes, et le regard toujours aussi pétillant, l’autoportrait a depuis longtemps fané, les oranges si sûres des années lycée sont depuis longtemps disparues, éventrées par la lame du temps qui cisaille tout, comme on cisaille les photos à scrap-booker. Mais il y a aussi, tout près dans ce mur de mots, les Poètes d’Aragon, et le chant général de Neruda, les mots de Baudelaire, ceux de Rimbaud, la quintessence de Sénac et de Stig Dagerman, poète perdu, philosophe suicidé. J’ai lu Giono l’hiver dernier, et On the road cette année. J’ai des livres bergers et des carnets de voyage, un millier de romans et au moins 10 DVDs. Des tonnes de mots à poser et autant encore à écrire. J’ai une télé, un ordinateur, un I-phone, un appareil photo, plein de crayons, pleins d’albums de mots et de photos, des feuilles à rouler, une cigarette électronique, des cadres avec des photos qui pendent et des dessins d’enfants déjà grandis, une grosse voiture, pas si grosse que cela toutefois puisqu’elle entre dans ma cour, un appartement, des rouleaux de papier peint à poser, des thuyas à tailler et de la menthe à mojito dans ma cour, et pourtant encore une fois, je voudrais m’en aller, tout déposer pour juste m’en aller, ne gardant que la tente, le couchage, un pull pour les grandes nuits de froid, un bon jean pour marcher et vivre, et la voiture pour payer l’essence, et rouler, rouler, rouler, encore, jusqu’à demain, jusqu’à après-demain, et jusqu’au jour d’après. J’ai des amis à m’en crever les tripes et tellement je suis peu sociable je me dis que c’est faux, j’ai d’autres amis par ailleurs, et plein de connaissances, de la famille que j’aime, et mon petit frère, et mon vieux père qui fait la sieste et qui crie plus fort encore que moi, parce que, oui, c’est possible, et même si je n’ai pas de chat, et pas de chien non plus, que le souvenir de la petite Choupette et du vaillant Teewan, je les aime quand même, ce chat manquant, et ce chien perdu. J’ai une tombe dans le cœur, que je visite une fois l’an et que j’arrose 4 fois quand même, et autant de tristesse dans ce cœur-ci, qu’il y en a dans d’autres à regarder la pluie infiniment tomber sur les toits tus de la ville muette. Je regarde, en même temps que les thuyas mouillés de ce dimanche de novembre, la grande photo camaïeu de quand j’étais dans les Alpes cet été, sur la Bernarde, où on voit au coucher de soleil, les montagnes se détacher, une à une, sur un parterre de brebis, et où on devine la chaleur de cette vie simple, faite de garde, d’eau potable à aller chercher au loin, et de popote à faire au coin du poêle à bois le soir, quand on ne capte à la radio que des chaînes italiennes, grésillant dans le calme mortuaire de l’Alpe crépusculaire. Je regarde cette photo et par la fenêtre en même temps : je ne vois que le vide d’un temps qui ne se raccorde pas à lui-même, le vide d’une vie aussi décousue qu’une vieille robe de tissu, le vide d’un fil que je n’arrive toujours pas à saisir, pas plus, pas mieux que quand j’avais cinq ans, ce fil qui pourtant relie le tout, relie le temps du lycée à celui des alpages, le temps de l’afrique à celui du bureau, le temps de la Norvège à celui des bois d’Ardennes. Je me prends encore une fois en photo, et je ne vois dans l’obturateur que moi, interstice d’un Je, interstice d’un être qui se dissout aussi bien dans la pluie rémoise que dans les larmes d’antan. Je ne suis qu’impalpable, qu’inaudible, insaisissable, grand écart des champs marnais au chant slamé, de la vie sédentaire à la transhumance bergère. Et rien, jamais, ne recollera tous ces morceaux, tous ces instants saisis sur le vif et pourtant bel et bien ancrés dans ma mémoire défaillante, rien ne recréera jamais cette unicité du Je, cette unicité perdue il y a bien longtemps : quand j’ai été jetée dans le grand pâturage de la vie, quand je suis née au monde, entrant, dans le temps.
Peut-on se connaître soi-même, que vous m’aviez demandé ce jour de juin 99, bac philo. Un temps vient où les dissertations en trois belles et égales parties sont bel et bien finies, où l’on n’a plus envie de répondre par oui ou par non, revisitant Descartes, et les saints Freud et Sartre. Un temps vient, où l’on s’écrit soi-même sa propre réponse. Il n’y en a jamais sauf à regarder par la fenêtre et à sentir ce goût de l’étrangement ressemblant à soi-même et de l’étrangement différent de soi-même. Je me souviens comme si c’était hier de ce jour de mai 2011 où j’allais retrouver les brebis sur la draille perdue : crottée, griffée, fatiguée, déguenillée, vivante, vivifiante, belle. Je n’avais pas vu mon reflet depuis plusieurs jours, et pourtant, j’avais cette étrange sensation : celle d’enfin me ressembler. J’ai depuis lors cette certitude en moi qui me rassure, les froids matins d’hiver et les pluvieux après-midi de novembre, que malgré le nombre incommensurable de morceaux, je me ressemblerai toujours : je me ressemble en quelque point de ce monde que je tente de vivre ma propre vie, je me ressemble autant que je ne me connais pas, autant que je ne me connaîtrai jamais. Je suis à la fois Une et multiple. A la fois Une et disperse. Mais je ne me connais pas. Je ne connais que des bribes souvenirs de ce que je fus, impossible à réunir tous ensemble et à mettre cohérence, et je n’ai qu’une pâle idée de ce que sans doute, demain, je serai. Il n’y a qu’Aragon, que Sénac, que Neruda, que le Mali, que la Norvège, que le Yukon, que le goût du pain au chocolat et celui du pain perdu, pour me le rappeler.
FB, 10 novembre 2013

Répondre à cet article

|    Précédent     |    Suivant