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Au faîte de mon existence

mercredi 5 mars 2014, par Orénok A. B.

Corps. Corps. Des corps. Pris dans le vif. Saisis au vif de leur existence. Au faîte de la vie, nous regardons toujours dans le ciel, les nuages, les miroitements de nos ombres sur les flaques, nos rides dans le miroir, cheveux envolés au vent dans l’air mourant. Au faîte de la vie, il y a toujours quelque image de nous-mêmes que l’on regarde de ce même regard vide, dans l’étouffement des petits matins fatigués et des journées crues. Au faîte de notre vie, il y a toujours un quelque chose de lancinant au fond de nos êtres, une quelque lassitude de ce temps et de la vie qui nous engonce dans notre quotidien. Au faîte de notre vie, des yeux brillants et chatoyants, brillants d’humidité et chatoyants de vie. Au faîte de cette vie, des yeux qui saisissent, au-delà des toits d’ardoises et du faîte des maisons, ce flou artistique des étoiles dans la brume hivernales qui descend sur la ville et sur le réel. Je prends l’ascenseur. Monter au faîte de ma vie. Je prends l’ascenseur, montée au faîte du rien. Les murs se rapprochent les uns des autres, inconsistants, mous et plastiques, sortes de trame malléable à merci, qui dessine les contours vagues et livides de mon travail inodore et insipide, où moins tu réfléchis, mieux tu survis. Je prends l’ascenseur, l’ascenseur, l’ascenseur. Des corps, pris dans le vif, mon corps, saisi au vif de son existence, dans le miroir gris et rectangulaire de l’ascenseur quotidien. Je sors. Deuxième étage. Bureaux et portes, portes et bureaux, murs gris, clapiers à lapins où le monde s’exécute. Je suis le monde. Partie de ce monde. Je m’exécute. Sortie à gauche, première porte coupe-feu, pallier, seconde porte coupe-feu, virage à gauche, serrer à droite, virage à droite, troisième porte coupe-feu, où est ma clef de clapier, je toque au bureau d’à côté emprunter une clef, je ne suis qu’un lapin, rien de moins, rien de plus. Des corps, mon corps, pris dans le vif, saisi au vif de son existence, dans ce mouvement chaque jour renouvelé des genoux qui me portent d’un point à l’autre, de la marche qui me mène d’un point à l’autre de mon existence, d’une extrémité à l’autre du monde. 19h36. Je me retrouve chez moi. Vague miroir d’un corps capté sur le vif, où je me regarde passer. Vague miroir au-dessus du lavabo d’émail vert. Vague miroir haut du salon. Mon corps, ce corps, il, lui, moi, capturés par l’objectif du miroir tranchant, au faîte de mon existence. Au faîte de ma vie, au faîte de cette vie, au faîte de notre vie, il reste toujours ce corps que je suis, qui me suit, qui m’est, que je suis. Ce corps imperturbable dans la scansion des jours et de son existence. Ce corps qui malgré tout regarde tout au fond du miroir, et voit dans le miroir, au-delà du corps, la table et nappe africaines juste derrière, la théière en fonte bordeaux posée sur le dessous-de-plat naturel en bois, la photo sur le mur, la fenêtre derrière, les thuyas au-delà, les toits encore derrière, par-delà la rue, et le ciel déjà noir, et quelques lumières nocturnes qui scintillent, floutées dans le miroir. On ne voit bien et précisément que ce qui est à proximité. L’horizon et l’ouverture au loin sont toujours plus flous. Je ne discerne vraiment dans le miroir que mon corps pris dans les entrelacs de ses faits et gestes quotidiens, jamais la lumière au-delà, jamais le monde qui vibre par-delà les murs de l’hôtel de ville. L’univers est pourtant si grand. Au faîte de mon existence, dès fois, je m’arrête, me regarde et deviens un peu plus sage que je n’étais hier. 19h48. La musique claire adoucit mes tympans, la cigarette adoucira mon humeur, le vin blanc ravira mes papilles et la lumière chaude du soir me réchauffera. Dans cet appartement-toujours-le-même. Avec ma plante, et mon livre, et mon humeur, et mes désirs, et mes tristesses, et mes joies, et moi : moi seule, mon être grandi d’être au faîte de son existence. Je n’ai plus envie de rien, si ce n’est de partager cette vie, de l’adoucir plus encore, de la couper et la recouper encore et encore en de multiples petits pains, comme s’ils pouvaient effectivement se multiplier à l’infini et pour que cette vie-là soit partout présente : dans le ciel que je regarde, dans l’homme que je regarde, dans la plante qui m’oxygène, dans la fleur qui s’épanouit, dans l’aube grise qui me réveillera demain matin, et dans le ciel blanc qui m’apprendra le froid. Au faîte de mon existence, dès fois, je suis un peu plus vraie : juste une tête, et juste un corps. Capturés au vif de leurs existences.
Orénok A.B.
5 mars 2014

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