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ESSAI de liberté

Dialogue entre A et B

lundi 15 janvier 2007, par Orénok A. B.

Liberté. Existence. Vie. Mort. « Au milieu de l’infini d’un champ de blé, A et B, tous deux (toutes deux) immobiles. Le ton est d’abord interrogatif, puis révolté, puis enthousiaste et calme (voire lent). » Un texte écrit en 98 ou 99.

ESSAI de liberté


Au milieu de l’infini d’un champ de blé, A et B, tous deux (toutes deux) immobiles. Le ton est d’abord interrogatif, puis révolté, puis enthousiaste et calme (voire lent).

A – Aurai-je assez d’encre pour dire ?
B – Pour dire quoi ?
A – Pour dire.
B – Mais à quoi sert de dire, si on dit pour ne rien dire ?
A – Que ne dis-je, en me taisant !
B – Veux-tu dire le silence ?
A – je veux dire le néant.
B – Le néant ?
A – Oui, le néant.
B – Quel néant ?
A – Celui qui vous encercle, celui qui vous fait prisonnier, celui qui vous perd. A t-on une place dans le néant ?
B – On a une place sur la Terre.
A – Mais qu’est-ce, la Terre ?
B – C’est moi. C’est toi.
A – A t-on une place en soi ?
B – On a déjà la vie.
A – Mais que la vie me paraît étrangère ! Que suis-je ? Suis-je mots ? Suis-je moi ?
B – Le moi est l’inhumain de l’homme, celui qui le fait être. L’homme ne fait que paraître.
A – Est-il en l’homme un quoi qui fait qu’il n’est pas ?
B – Il est en l’homme un chose.
A – Qui ne suis-je pas ?
B – Tu es comme je te vois.
A – Je suis entre le regard et la vérité.
B – Quelle vérité ?
A – La vérité qui est en l’inhumain de l’homme.
B – A t-on la mort en nous ?
A – Nous avons le rien en nous qui nous fait être tout. La mort, c’est la vie. C’est juste ce qui fait qu’on ne pense plus.
B – Mais à quoi sert de ne plus penser ?
A – A exister.
B – A mourir.
A – Veux-tu que je meure ?
B – Je veux que tu sois.
A – Mais qui suis-je ?
B – Tu es celui qui pose des questions.
A – Et es-tu celui qui y répond ?
B – Je suis celui qui n’y répond pas.
A – A quoi me sers-tu alors ?
B – A rien.
A – A quoi te servé-je ?
B – A rien.
A – Est-ce devoir que de nous dire « au revoir » ?
B – C’est devoir que de reprendre notre route.
A – Veux-tu me quitter ?
B – Non.
A – Pourquoi faut-il alors que l’on se quitte ?
B – Pour être quittes.
A – Mais nous sommes quittes.
B – Pour rester quittes.
A – Mais tu parles de demain !
B – Demain, c’est hier.
A – Et aujourd’hui ?
B – C’est lui, qui est présent.
A – Ne veux-tu pas partir, Aujourd’hui ?
B – Non, je veux choisir.
A – Le présent est-il choix ?
B – Par où aller ?
A – par-devant ?
B – Je ne peux pas choisir. Si je choisis, je fais mourir.
A – Que ferais-tu mourir, si tu choisis ?
B – Je ferais mourir les opportunités.
A – Lesquelles ?
B – Les autres.
A – Quelles autres ?
B – Le derrière, la droite, la gauche, l’entre devant et droite, l’entre devant et gauche, l’entre derrière et droite, l’entre derrière et gauche.
A – Mais tu dois choisir.
B – Si je reste ?
A – Le devant mourra.
B – Je dois choisir, alors ?
A – Tu n’as pas le choix.
B – Si, je l’ai.
A – Non, tu n’as pas le choix. La liberté et l’infini ne sont qu’une illusion. C’est ton regard subjectif qui les fait vivre.
B – Si, je l’ai.
A – Ah oui ?
B – Ben oui.
A – Et comment ?
B – Comme cela.
Il sort un canif de sa poche droite et l’ouvre.
A – Non, ce n’est pas un choix.
B – Si, je peux arrêter de penser.
A – Mais tu vivras toujours.
B – Et comment ?
A – Tu vivras. La mort, c’est la vie.
B – Oui, je vivrai. Mais je n’aurai plus mon présent.
A – Non, tu n’auras plus ton présent. Tu auras tout l’avenir pour pleurer sur ton passé.
B – Je n’aurai plus de présent. Je n’aurai plus de choix à faire. Plus de sens à trouver à ma vie. L’est ? L’ouest ? Le nord ? Le sud ? Non, plus rien. Plus que l’infini.
A – Mais tu as l’infini.
B – Non, je n’ai que son pâle reflet. Je n’ai que la liberté d’aller dans l’infini et la prison de mes limites pour choisir d’aller dans ce faux infini.
A – Mais tu as l’absolu.
B – Non, l’infini est trop lointain.
A – Si tu le cherches, tu le trouveras.
B – Ce jeu n’a pas de fin. Il n’a que la mort.
A – J’ai entendu quelqu’un crier.
B – Quelqu’un crier ?
A – Oui, quelqu’un crie.
B – Suis-je sourd ?
A – Non, tu es toi, et moi, j’écoute.
B – Dois-je écouter aussi ?
A – Non, tu dois parler. Moi, je choisis, toi, tu parles.
B – Mais je peux aussi écouter, si je veux ?
A – Non, tu ne peux pas.
B – Pourquoi ?
A – Parce que si tu écoutes, tu ne parles pas, et si tu écoutes, il meurt ta voix.
B – Mais je viens de t’écouter, et voilà que je te parle.
A – Oui.
B – Comment ça, oui ?
A – Ton présent d’hier a écouté. Mais l’aujourd’hui de demain, il parle.
B – Non, je ne parle pas.
A – Si, tu parles. Ecoutes-toi parler.
B – Je parle.
A – Tu écoutes.
B – Non, je parle.
A – Si, tu écoutes.
B – Non, je parle.
A – Non, tu écoutes.
B – Je parle.
A – Tu écoutes.
B – A quoi sert de continuer cette conversion ? Elle n’a pas d’aboutissement.
A – Non, tu te trompes, elle aboutit, mais elle ne s’achève pas.
B – C’est le présent !
En criant : C’est le présent !
A – Quoi, le présent ?
B- Il me fait prisonnier.
A – Non, tu es libre.
B – Non, je n’ai pas le choix.
A – Non, tu es libre.
B – Non, je n’ai pas le choix.
A – Tu es libre de choisir.
B – Ah oui ?
A – Tu choisis d’être ou de ne plus être.
B – Donc, je dois toujours choisir. Et ça, ce n’est pas mon choix. Donc, si je choisis, c’est que je ne choisis pas. Et si je ne choisis pas, c’est que je choisis de ne pas choisir. Donc je ne choisis pas, je ne fais qu’obéir à ma condition.
A – Peux-tu faire autrement ?
B- Non, si je choisis de mourir, j’obéis. Et si je choisis de vivre, j’obéis. Dans tous les cas, j’obéis. Donc, je ne suis pas libre.
A – Non, c’est différent. Tu n’es pas libre d’être libre.
B – Le présent est donc prisonnier.
A – C’est au moins une certitude.
B – Mais demain ?
A – Demain je meurs. Demain je suis libre.
B – Tu attends ?
A – Je suis condamnée à attendre. Condamnée à attendre une mort que je n’aurai pas choisie, et que, si je choisis, en gros, je ne choisis pas.
B – C’est absurde.
A – Oui, je sais. Le monde est absurde. Le jour s’est levé sur ce champ de blé. Le soleil éclatant me brûle la peau. Et ce soir, je mourrai. Et j’attends.
B – Parce que si tu attends, au moins, tu n’avances pas.
A – Mais si je continue à attendre, tout meurt… Le devant, la droite, la gauche, le derrière, je ne les verrai jamais. Ils n’existeront jamais en moi. Je ne pourrai jamais les peindre, je ne pourrai jamais les dire. Je ne pourrai pas continuer à les faire vivre, si j’attends.
B – Tu les dis si bien.
A – je ne dis rien. Je ne dis que leur néant. Je ne dis que leur fin. Tout meurt. Tout. Même toi. Même moi. Même le vent qui me rafraîchit, même l’eau qui me noie, même le feu qui me brûle. Tout meurt. Toujours. Tout meurt toujours, quand on vit, on meurt. Tout meurt sans cesse.
B – Mais tout renaît.
A – Oui, tout renaît toujours. Il suffit d’y penser. Même la pierre tombale renaît en moi, même l’ouragan, même la révolte renaît en moi. C’est toujours un long chemin, c’est toujours le même chemin. Et rien ne change jamais, c’est l’éternité. Et on a toute une tempête de sentiments en notre cœur, toute une palette de couleurs, toute une panoplie d’harmonies, toute une éternité de paroles qui s’envolent. Et jamais on n’y pense. On a tout. On est tout. On est tout. Tout.
B – Et ce tout est prisonnier.
A – Oui, ou non. Le prisonnier est tout.
B – Il a tout pour renaître.
A – Et tout pour mourir.
B – Il a des barreaux à dessiner. Un cachot à faire parler. Il a de la chance.
A – Pourquoi a t-il de la chance ?
B- Parce qu’il connaît ses limites.
A – Non, il ne les connaît pas. Ce sont ses yeux qui sans cesse les recréent.
B – Il voit mal ?
A – Il est aveugle.
B – Comme nous ?
A – Comme tous ;
B – On est aveugle, alors, on cherche le monde à tâtons ?
A – Oui, on cherche le monde à tâtons.
B – Et on ne voit jamais rien ?
A – On est aveuglé par la lumière du soleil.
B – Et nos tympans sont broyés par un silence trop profond ?
A – Oui. On sent mal. On est homme. Et on cherche. On crée ; On observe. Ce que l’on a créé est-il vrai ? Sans cesse. Sans cesse.
B – On dessine. On écrit. On parle.
A – Pour savoir.
B – Pour atteindre cet absolu fuyant ?
A – Oui, c’est le seul moyen qu’on a de vivre. Toujours chercher. Pour ne jamais croire.
B – La beauté est dans la mort, la beauté est dans la vie. La beauté, c’est ce qui nous fait chercher, c’est celui qui essaie de nous aider. C’est l’ami. C’est le contemplateur. C’est celui qui cherche et c’est celui qui regarde. C’est celui qui est et qui sent mal. C’est celui qui sans cesse se trompe. C’est celui qui naît dans la révolte, dans la tempête. C’est celui qui s’y perd, c’est celui qui sait qu’il est perdu, et qu’il ne se trouvera pas. Mais c’est celui qui essaie quand même, qui essaie toujours, c’est celui qui accepte sa révolte, qui n’accepte pas son univers, qui veut le dessiner, qui essaie toujours, qui n’aboutit jamais. Et c’est l’autre aussi. C’est celui qui aime et c’est l’aimé.
A – Mais on n’est jamais seul. Il y a toujours l’enfer.
B – Oui, il y a l’enfer.
A – Et il y a moi, et il y a l’autre, celui qui fait semblant. Pour plaire à l’enfer. Et pour se complaire à lui-même. On n’est jamais que celui qu’on choisit d’être, après l’ouragan. On n’accepte pas l’enfer. On rit de lui. On vit en lui. On s’en moque. Qu’importe l’enfer ! J’aime me déguiser. Je joue. N’a t-on plus le droit de jouer les mains sales ?
B – Si.
A – On joue aussi. On cherche. On joue. Toujours dans la même révolte. Je ne renonce pas. Je refuse d’accepter. Mais j’essaie de vivre. Essaie de vivre toi aussi. Essaie d’être fou. Ce n’est pas dur. Il suffit d’être sage.
B – J’essaie.

SILENCE

B – Qu’entends-tu ?
A – Toujours le même cri.
B – Lequel ?
A – Le même.
B – Celui de tout à l’heure ?
A – Celui de tout à l’heure.
B – Qui était-il, tout à l’heure ?
A – Il n’était pas, il ne faisait que dire.
B – Et que disait-il ?
A – Tout.
B – Tout ?
A – Il disait « L’aube est morte et le ciel démesuré. »

(Orénok A.B. Fin des années 90’.)

(Je ne voudrais m’approprier ces mots, je voudrais juste leur rendre hommage : de Hamlet à Huit-clos, des Mains sales au Mythe de Sisyphe, Merci de m’avoir éclairé… Jusqu’au Prophète et au Fou…)

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